Futur proche. La course à l’armement nucléaire a repris de plus belle. Le jour où un missile est lancé en direction des États-Unis, la panique puis les hésitations paralysent la chaîne de commandement alors que des vies vont être supprimées…

La Seconde Guerre mondiale n’a pas uniquement engendré son lot d’horreurs et de victimes, elle a également bouleversé la conception des relations internationales et de l’équilibre des forces en présence, en tenant compte de l’utilisation de l’arme atomique. Le principe de dissuasion qui a garanti une paix quasi forcée entre les deux superpuissances s’étiole de plus en plus, ce en raison d’un ordre précaire, déstabilisé par les actions et le tempérament cyclothymique de certains dirigeants. Certes, la planète fut à deux doigts du désastre lors de la Crise de Cuba, mais le système bipolaire (plus simple à canaliser) et la reprise des négociations a permis d’éviter la tragédie.

Crise nationale

Aujourd’hui, la démultiplication des menaces accroît le doute et laisse planer de sombres présages pour l’avenir. La peur de la bombe et les conséquences directes d’Hiroshima ont été évoquées récemment par Christopher Nolan dans Oppenheimer. Outre le biopic oscarisé, quelques scénarios catastrophes éclairés en rapport avec cette fin du monde possible se sont aussi intéressés à la question, avec une grande efficacité. De Docteur Folamour, farce lucide de Stanley Kubrick à la poésie de Patlabor 2 de Mamoru Oshii, en passant par la verve de Robert Aldrich qui habite L’ultimatum des 3 mercenaires, plusieurs illustres auteurs ont délivré avec clairvoyance, leur regard envers un ensemble de plus en plus fragilisé.

Et comme une évidence, Kathryn Bigelow, ajoute sa pierre à ce brillant édifice avec A House of Dynamite, un thriller de politique-fiction haletant, qui entrelace volontiers les héritages des trois films précités. Consciente des enjeux contemporains, la réalisatrice a montré sa détermination et son talent avec des entreprises délicates et complexes telles que Démineurs, Zero Dark Thirty et Detroit. Or, après une absence trop longue derrière la caméra, la revoilà prête à rendre un verdict implacable, mue par une rage digne du cinéaste des Douze Salopards. Quitte à choquer ou à décevoir un public biberonné aux récits stéréotypés d’usage.

Dix-huit minutes à vivre

Le long-métrage repose sur un synopsis aussi limpide que dramatique. Dans un monde gangréné par la prolifération des armes atomiques, l’une d’entre elles foncent sur une ville américaine. Et les autorités ne disposent que de dix-huit minutes pour réagir. Un laps de temps très court paraissant une éternité pour les protagonistes. Ou comment un événement simple et tragique fait vaciller les certitudes les mieux ancrées. On se souvient alors de Patlabor 2 de Mamoru Oshii et de l’impact provoqué par la destruction d’un pont par des terroristes avec l’aide d’un missile. L’attaque déclenchait une succession de décisions toutes plus incongrues les unes que les autres, soulignant que les institutions pouvaient se désagréger à la suite d’un choc, pourtant prévisible.

Ici, les intervenants ne disposent que d’une courte durée pour se préparer et répondre au pire. Des moments d’une fascinante intensité, retranscrits avec brio par Kathryn Bigelow. La réalisatrice a prouvé à de nombreuses reprises que sa gestion temporelle, de l’attente à l’étirement d’instants interminables et effroyables, n’avait rien à envier à des maîtres en la matière d’Ozu à Kubrick. La patience de Maya dans Zero Dark Thirty laissait la place à la résilience de prisonniers de fortune pendant un interrogatoire inique dans Detroit. Quand les secondes ou les jours qui s’écoulent se mutent en ressort formel, l’art de Kathryn Bigelow revêt tout son sens.

Expectative

Dans A House of Dynamite, elle confronte ses personnages à l’inexorable et les quelques minutes avant l’apocalypse occasionnent remises en question, derniers mots d’affection ou choisir qui doit vivre ou mourir. Voilà pourquoi la narration se décompose en trois actes distincts, qui relatent les points de vue des participants, remontant progressivement la chaîne de commandement. Cette approche renvoie quelque part à Rashomon, bien qu’ici, nulle vérité n’est occultée. En revanche, tout comme dans le film d’Akira Kurosawa un fait persiste : chez le Nippon, une femme a été violée et dans le cas présent, un missile s’apprête à raser une mégalopole et ses habitants.

Points de vue

Le fait de découvrir les réactions des uns et des autres face à la crise n’est point nouveau, tout comme dissimuler hors-champ les attitudes avant de les dévoiler ensuite. Néanmoins, cette technique, souvent mal employée ou de manière racoleuse, fonctionne bien puisque Kathryn Bigelow ne se contente pas du minimum et apporte cette touche subtile conférant la singularité au titre. Clint Eastwood s’était distingué dans cette pratique avec son diptyque consacré à la Guerre du Pacifique, en montrant les deux côtés du conflit à travers les yeux des deux camps. Le vécu des protagonistes et leur histoire, prévalaient sur les combats.

Aux abris

La cinéaste fait de même puisqu’elle ne néglige jamais ce qui définit ces hommes et ces femmes, avec quelques anecdotes parfois truculentes, parfois mélancoliques, toujours authentiques sur le fond. Point d’originalité, uniquement de la crédibilité, pour mieux justifier les comportements et les actes. Par conséquent, on assiste davantage à une triple exposition qu’à un cheminement frénétique et inéluctable. Certains regretteront cette démarche, d’autres la loueront pour son rendu émotionnel, accentuant la tension globale.

Aux origines du chaos

Quoi qu’il en soit, personne ne contestera la réflexion implacable concernant une terrible logique causes conséquences ou celle de la riposte à adopter. Dans Zero Dark Thirty, Kathryn Bigelow évoquait cette problématique de fond dans une introduction perturbante ; après un générique disséminant les éléments sonores relatifs aux attentats du 11 septembre, on voyait la CIA répondre à la barbarie par la torture d’un terroriste. Ou comment la vengeance du Talion impliquait un mécanisme d’autodéfense destructeur. Dans A House of Dynamite, la cinéaste met en exergue toute une politique visant à protéger son territoire, à même de la conduire à sa perte.

Dilemme

La précaution signifie une offensive préventive, bien concrète, qui décimera une population, pas seulement des cibles désignées sur une carte. Aucun maillon fort n’était préparé à une telle éventualité, hypothétique quelques instants auparavant. Chacun et chacune fait face alors à la réalité et non des exercices ou des probabilités. Tout comme Mamoru Oshii, Kathryn Bigelow explique que toute guerre s’affranchit d’un contexte illusoire pour tuer les innocents, remémorant aux belligérants que la mort est l’unique issue.

Ainsi, parce qu’elle refuse les concessions et n’omet jamais la portée de son propos ou de portraiturer avec la nuance adéquate, sa galerie de personnages, la cinéaste se détache aisément de ses homologues actuels. Elle rejoint Robert Aldrich dans sa lutte acharnée, épuisante tandis que A House of Dynamite s’impose d’emblée comme une référence instantanée du genre ! Indispensable.

Film américain de Kathryn Bigelow avec Rebecca Ferguson, Idris Elba, Greta Lee. Durée 1h55. Disponible sur Netflix

François Verstraete

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