Fraîchement récompensé à la cérémonie des Oscars, Everything Everywhere All at Once a reçu moult éloges pour son montage astucieux, permettant à Michelle Yeoh de transiter d’un univers à l’autre. Bien entendu, plusieurs longs-métrages ont réussi par le passé un tour de force similaire. Parmi eux, on retrouve le modèle du genre, qui inspira Satoshi Kon pour son Millenium Actress (et peut-être le travail de Daniel Scheinert et de Daniel Kwan), à savoir Abattoir 5 de George Roy Hill.
Adaptation du roman Abattoir 5 ou la Croisade des enfants, signé par l’écrivain américain, Kurt Vonnegut, Abattoir 5 est considéré aujourd’hui comme une œuvre culte. Véritable Objet Filmique Non Identifié, il bénéficia du talent d’un cinéaste réputé pour son Butch Cassidy et le Kid. Le résultat impressionna même la Croisette (il repartit avec le Prix du jury du Festival de Cannes en 1972). Un petit événement puisque peu de longs-métrages de genre peuvent se targuer d’une performance équivalente. Il est donc urgent de (re) découvrir ce phénomène, étrange fable cosmique, qui interpelle aussi bien par sa démonstration technique que par certains partis-pris osés.
Dans l’abîme du temps
Il faut d’emblée souligner que transposer l’œuvre originale sur grand écran relevait de la gageure tant la narration passait d’une époque à l’autre avec une fluidité déconcertante. Mais George Roy Hill fit face au défi et retranscrit ce petit miracle permis par les subtilités de la littérature, grâce à un cut élaboré au cours du montage. Le cinéaste lie alors chaque situation par le son ou par le quiproquo (à l’image de cette situation incongrue sur le champ de bataille au début du long-métrage) avec une aisance stupéfiante. Le rire laisse souvent place à la gêne ou à la confusion voire à l’horreur selon la période visitée.
Par l’intermédiaire de ce procédé, Bill Pilgrim (Pilgrim, le pèlerin nom approprié) explore présent, futur ou passé sans se soucier de la linéarité et expose une certaine philosophie. Planète étrangère, camp de prisonniers, chambre d’hôpital ou no man’s land hivernal sont autant de lieux qui sont familiers au protagoniste, propices aux joies et surtout aux drames de toute sorte. Le contraste esthétique s’avère saisissant et renforce d’autant plus l’efficacité du cut et du montage.
Quant à la vérité, la distinction entre rêve supposé et réalité, cela importe peu ici. Seul compte la conception du temps, l’appréhension de ce concept si abstrait pour l’Humanité et comment entrevoir toutes les possibilités qu’offrent sa compréhension. On est alors happé par le maelstrom d’idées qui se plie à cet exercice mental, mais qui sert aussi les autres combats menés par le héros et par l’auteur lui-même.

L’enfer de Dresde
En se focalisant sur les tribulations de Bill Pilgrim durant la guerre, George Roy brosse un tableau assez étonnant derrière la ligne de front, abordant le sujet avec culot, loin des poncifs établis, valorisant avec une certaine acuité les destins opposés vécus aussi bien par les belligérants que par la population. Si comme le clame un civil allemand hargneux, le conflit n’est pas une partie de plaisir, elle présente un visage bien différent que ce soit pour les victimes et les bourreaux. Ainsi, le traitement de faveur accordé aux prisonniers anglais ou aux Américains diverge avec celui abominable réservé aux Russes.
On discerne d’ailleurs par instants quelque hommage ci et là à La Grande illusion de Jean Renoir quand le réalisateur décrit l’absurdité des conditions de détention et l’hypocrisie des geôliers. Le calvaire va crescendo dans cette bataille inhumaine, quel que soit le décor idyllique qui s’offre aux yeux du spectateur. La ville de Dresde se pare de mille feux, joyau culturel qui abrite pourtant le mal en son sein. Cependant, George Roy Hill se défend d’un quelconque manichéisme. La cruauté, la haine peut même diviser ceux qui sont censés s’unir contre l’adversité. Et l’innocence peut toucher le juste comme l’ennemi, Edgard Darby ou ce soldat allemand épris d’une locale ingénue.

Le réalisateur pointe du doigt alors les décisions arbitraires qui annihilent en quelques secondes une vie ou des milliers, froidement. Exécution ou bombardement, aucun ouvrage d’Histoire ne peut justifier l’intolérable. Et George Roy Hill évoque en 1972 la destruction de Dresde durant laquelle cent trente mille citadins périrent sous les assauts aériens alliés (seuls Tokyo, Hiroshima et Nagasaki connurent un sort similaire). Un rappel qui ne manqua pas de faire grincer des dents à la sortie du livre et du film…
Enfermement
En se concentrant sur Bill Pilgrim durant ces moments éprouvants, on comprend peut à peu l’entreprise de George Roy Hill, celle de conter l’apprentissage de son personnage, son accession à la liberté et son éveil à la conscience. Prisonnier de guerre, d’un mariage ou d’une race extraterrestre, Pilgrim ne se s’affranchit de ses chaînes qu’en voyageant dans son propre esprit. En dépit de sa maladresse et de sa naïveté, il survit et parvient à la maturité.
Ses camarades d’infortune, Edgar Darby évidemment, mais aussi son chien ou sa compagne exilée comme lui dans les étoiles partagent la même vision du monde, la même crédulité et les mêmes valeurs. Libre dans sa tête, Pilgrim peut alors naviguer sur les mers du destin, de sa naissance à son trépas, sans se soucier des conséquences, de la douleur ou de la mort. Cette idée de la vie déstabilise, dérange, mais ne laisse jamais indifférent.

Certes certains trouveront le discours d’Abattoir 5 pompeux et sa forme prétentieuse. Néanmoins, délestés de ces a priori négatifs, cinéphiles ou curieux seront subjugués par ce fascinant poème cosmique venu d’ailleurs pour ébranler nos convictions les plus intimes
Film américain de George Roy Hill avec Michael Sacks, Ron Leibman, Valérie Perrine. Durée 1h40. 1972
François Verstraete
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