La veille du 1er novembre 1938, Mexique, Cuernavaca. Ex-diplomate, Geoffrey Firmin erre tel un fantôme ivre en pleine fête des Morts. Incorrigible alcoolique, plus personne n’ignore ses frasques publiques depuis le départ de sa femme Yvonne. Pourtant, au lendemain d’une nouvelle nuit d’excès, son ancienne épouse réapparait, bien décidée à sauver son couple…
« Je ne sais pas si je me suis mis à boire parce que ma femme m’a quitté ou si m’a femme m’a quitté parce que je buvais ». Une réplique forte prononcée par un Nicolas Cage en état de grâce au cours du long-métrage de Mike Figgis, Leaving Las Vegas qui décrivait la lente déchéance d’un alcoolique notoire. De tels mots auraient pu également être attribués au personnage de Geoffrey Firmin, figure du roman emblématique de Malcom Lawry et interprétée par le vétéran Albert Finney. Pourtant John Huston et Malcom Lawry vont tous deux réfuter un traitement quelque peu sommaire pour délivrer pour l’un dans la transposition sur grand écran un portrait adroitement ciselé et pour l’autre dans le récit d’origine une formidable leçon allégorique.
Réputé inadaptable précisément, Au-dessous d’un volcan appartient à la caste très fermée des œuvres majeures de la littérature du vingtième siècle. Sa structure narrative sophistiquée, échelonnée sur plusieurs degrés de focalisation et son symbolisme pertinent a imprégné plusieurs générations de lecteurs. Or traduire le parcours quasi christique d’un diplomate dépendant à la boisson malgré un synopsis limpide en apparence rebuta bon nombre de cinéastes en raison de sa forme très (trop) raffinée. C’est pourquoi bon nombre de réalisateurs ou de scénaristes se sont attelés au projet pour jeter l’éponge rapidement. Ce jusqu’à l’entreprise de John Huston.
Volonté intime
À l’instar d’Howard Hawks, le metteur en scène apprécie particulièrement la littérature et a transposé sur grand écran, avec succès, plusieurs ouvrages majeurs ou confidentiels par le passé. Quand il s’attaque au tournage d’Au-dessous du volcan, Huston est alors âgé de près de quatre-vingts ans. Ce sera d’ailleurs son avant-dernier projet ambitieux (l’ultime n’étant autre que l’adaptation des Gens de Dublin de James Joyce). Une entreprise également presque personnelle, avec une part d’affect consciente. En effet, l’action d’Au-dessous du Volcan se situe au Mexique l’une des terres chéries du metteur en scène avec l’Irlande.
L’occasion de tourner là-bas relève donc de l’aubaine, chose qu’il n’a plus faite depuis Le trésor de la Sierra Madre. En outre, Huston partage avec le protagoniste de son histoire le même penchant pour la boisson… mais en lieu et place d’un exutoire, Huston va délivrer une leçon sur la vie et sur la mort toute en nuance, dépourvue du moindre jugement, délaissant aussi au passage les artifices du roman original au profit d’une narration épurée.

Autoroute funeste
Dès le générique, Huston annonce le destin funeste qu’il réserve à son personnage via la ronde lascive de marionnettes macabres, spectacle honorant la fête des Morts. Les allers et retours de Geoffrey Firmin parmi les participants marquent d’ores et déjà son passage prochain dans les profondeurs de l’au-delà. Pourtant, point de mélancolie ici, juste une restitution d’un moment de liesse populaire à même selon les croyances de communiquer avec le monde des défunts.
Velléité écartée par l’ancien consul, désireux plutôt de revoir son épouse partie vers d’autres cieux depuis quelque temps. La grande force de la mise en scène de Huston dans la présentation de ses personnages réside dans le refus de la bête transposition des mots de Malcom Lawry durant la longue exposition. Le réalisateur préfère avec justesse les sous-entendus, les ellipses, favorisant le procédé cher au cinéma classique, celui de la litote.
Ainsi, les raisons de son accoutumance à l’alcool ou du départ d’Yvonne appartiendront autant à des périples hors champ qu’à des discours d’ivrogne mal digérés. Vient alors l’élément prépondérant, celui du calvaire enduré par Geoffrey, victime pathétique de son addiction, hanté par des spectres passés ou présents, rongés par des regrets et l’amertume. Afin de décrire sa condition pitoyable, mais également ses relations avec son environnement, Huston ne s’adonne ni au comique de situation et encore moins à la grandiloquence dramatique ostentatoire.

Interprète idoine
Le cinéaste préfère distiller l’illusion de sorte que peu parviennent à discerner le rêve de la réalité. Paradoxalement la sobriété devient source de mensonge et l’état d’ébriété permet d’accéder à une clairvoyante lucidité. Ainsi, Geoffrey nie le retour authentique de son amour perdu tandis qu’une tenancière de bar peine à distinguer les chimères dans les mots du diplomate. Un discours d’ailleurs bien loin des caricatures attachées à l’’ivresse, tant Geoffrey Firmin fait preuve d’une élocution et d’une culture peu commune durant ces instants délicats.
Un Geoffrey Firmin incarné magnifiquement par Albert Finney, qui honore l’archétype hustonien, dans sa faiblesse et sa grandeur, dans son incapacité à s’extirper du mal de vivre et surtout de la route ténébreuse qu’il emprunte. Dans le sombre couloir de la maison close, Firmin scellera non seulement son destin, mais aussi celui de son entourage tandis que Huston renoue dans cette séquence éprouvante avec le symbolisme du rolan original.

Bien qu’Au-dessous du volcan divisa l’opinion critique et publique à sa sortie, le long-métrage de John Huston traversa les âges avec ce noble sentiment d’avoir respecté le principe fondamental d’une bonne adaptation, celui de plier le matériau d’origine à son regard. Outre ce principe, la sobriété de la mise en scène du cinéaste, combinée avec l’interprétation fabuleuse d’Albert Finney élèvent le film au rang d’œuvre essentielle, voire à demi-mot de chef-d’œuvre. Et annonce le futur chant du cygne de l’auteur, Les gens de Dublin.
Film américain de John Huston avec Albert Finney, Jacqueline Bisset, Anthony Andrews. Durée 1h52. 1984.
François Verstraete
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