Cadre dans une fabrique de papier, You-Man Sou est licencié suite au rachat de son entreprise. Sa vie familiale est bouleversée et son épouse doit alors s’adapter à leurs nouveaux impératifs, tandis qu’il recherche un emploi, sans succès. Au bord du gouffre, You Man-Sou se résout à éliminer la concurrence afin de décrocher le poste qui relancera sa carrière et son existence.

L’affiche d’Aucun autre choix présente le protagoniste prêt à jeter un énorme pot pour plantes. Une image extraite d’une scène charnière du long-métrage. Le moment où tout bascule, quand You-Man Sou, bien que castré dans son élan, confirme sa décision, convaincu, non pas par sa moralité, mais par sa nécessité. Cette séquence repose sur une tonalité multiple qui traverse l’ensemble, entre désespoir, rage, cynisme et humour noir. Et surtout sur cette violence sociétale qui importe tant à Park Chan-Wook.

Les années passent et le cinéaste porte toujours un regard amer sur le monde qui l’entoure, sort les crocs dès que possible et attaque avec la férocité digne d’un pitbull. Cette hargne qui l’honore constitue sa principale qualité, au point d’éluder tous les défauts inhérents à sa mise en scène. Adepte des artifices ostentatoires, racoleurs, mais adéquats avec la sensibilité du public contemporain, Park Chan-Wook ne se distingue pas par ses positions subtiles ou nuancées. Il s’impose plus en Paul Verhœven asiatique, mais dépourvu du second degré du Hollandais, que comme un fidèle d’Alfred Hitchcock, une de ses idoles. En effet, le Sud-Coréen n’a pas retenu les enseignements du maître britannique tant sa forme n’épouse jamais le classicisme de son modèle.

1.2.3, lâchez !

Voilà pourquoi son désir d’adapter le roman de Donald Westlake, Le couperet, après l’essai de Costa Gavras en 2005, suscitait craintes et attentes. Brûlot politique, l’ouvrage pointe du doigt les excès du monde du travail en racontant le jeu de massacre d’un cadre fraîchement licencié. Les thématiques du récit correspondent sur le papier à celles chéries par le réalisateur. En revanche, ce dernier se risque une fois encore à dilapider ses bonnes idées sur l’autel de l’esbroufe. Inévitable ?

L’employé du mois

La force du long-métrage réside dans l’entrelacs presque naturel entre le matériau original et la réalité du quotidien en entreprise en Corée du Sud, en particulier au niveau de la relation entre un individu et son travail. Au-delà de la facette purement financière, voire du statut au sein même de la communauté, l’emploi garantit l’épanouissement et l’intérêt témoigné à son égard. La question d’exercer une profession enviable se substitue à un besoin élémentaire, celui de se conforter dans un semblant de conformisme et de produire pour se sentir utile.

Un couple sur la sellette

Et pour You-Man Sou et ses rivaux, la réflexion s’étend à leur rapport avec une passion, celle du papier, d’un métier et qu’ils connaissent sur le bout des ongles. L’activité se mute en obsession et ils deviennent par conséquent aveuglés, se déconnectant de leur entourage et se détournant d’opportunités de s’extirper de leur situation délicate. La métaphore, pataude et osée, induit qu’ils ont été quasiment émasculés ou sont rendus impuissants sexuellement suite à la perte de leur emploi. Ou quand le patriarcat (ces pauvres hères appartiennent à la base dominante) est privé de sa virilité !

Gu Bum-mo personnifie cette incapacité à satisfaire sa compagne, trop fier pour envisager une autre option, ou trop attaché à des repères, des habitudes. Dès qu’il s’attarde sur le destin de ces êtres tourmentés, pathétiques et délaissés par les structures censées les aider à se relever (la séance méditative, ridicule, en dit long), Park Chan-Wook fait mouche, même s’il se concentre parfois bien trop sur un détail identique, se complaisant dans la redondance et le pléonasme. Néanmoins, l’esquisse de ces portraits de perdants interpelle et émeut…en tout cas bien plus que les autres pistes abordées par le cinéaste, par l’intermédiaire d’un dispositif pétaradant et lassant !

Épier sa proie

Battle royale

Il est vrai que l’exposition d’abord lascive puis frénétique annonçait le déséquilibre à venir. La peinture de cette famille bourgeoise, dont les liens vont s’effriter, en raison des mensonges des uns et des autres, ne se démarque point de tentatives similaires. Dans l’intention louable d’impulser un second souffle à sa narration, Park Chan-Wook essaime plusieurs chantres d’interrogation, de l’attitude rebelle du fils au quasi mutisme de la fillette, ainsi que plusieurs mystères à résoudre. On regrette très vite cette note d’attention puisque le réalisateur se disperse et perd le fil au fur et à mesure.

Et ce ne sont pas ces coups d’éclat et de sang qui corrigent cet écueil, bien au contraire ! Comme à son accoutumée, il laisse libre cours à sa fureur, avec cette fois-ci, quelques effusions d’hémoglobine, qui ne tâchent plus, n’impressionnent plus, mais devraient arracher quelques larmes de détresse ou de rire. L’irruption d’un tandem de policiers, d’un supérieur attiré par les charmes de son assistante ou d’un ancien camarade avide de s’acquérir la propriété d’un homme à la dérive, aurait dû élargir les centres d’intérêt. Hélas, au lieu d’une galerie de personnages iconoclastes, Park Chan-Wook s’appuie sur une bande d’ânes au caractère stéréotypé, sans saveur.

L’herbe plus verte ailleurs ?

Il court tellement de lièvres en même temps qu’il oublie ses obligations et sa ligne directrice de départ. En revanche, il répond présent dès qu’il peut afficher sa supposée maîtrise visuelle et technique… ou plutôt sa propension à une démonstration illustrative et à des figures de style de comptoir (l’allégorie de la rage de dents exaspère au plus haut point le protagoniste… et le public).

Fort heureusement pour lui, Park Chan-Wook détient un totem d’immunité qui le protège des attaques du plus grand nombre, pour des raisons inconnues. Un bouclier identique à celui qui sauve son antihéros des conséquences inextricables de ses actes… mais qui ne préserve pas son long-métrage d’échouer dans les grandes largeurs, conclusion convenue à la clé.

Film sud-coréen de Park Chan-Wook avec Lee Byung-Hun, Ye-Jin Son, Park Hee-Soon. Durée 2h19. Sortie le 11 février 2026

François Verstraete

Share this content: