Un employé américain, apiculteur à ses heures et son cousin, capturent sa patronne, puissante industrielle, persuadé qu’elle cache au monde sa nature extraterrestre.

Une femme d’affaires pratique ses exercices physiques quotidiens entre course à pied et entraînement aux arts martiaux. En parallèle, deux hommes eux se préparent en vue d’une opération secrète. Ce montage croisé à l’écran, maintes fois utilisé, a le mérite d’introduire des enjeux efficacement et invite le public dans un univers pas comme les autres, emprunt de cynisme, d’humour noir, d’horreur et de surréalisme. Bienvenue dans le monde de Yorgos Lanthimos, l’un des auteurs en vogue de ces dernières années.

Consacré à Venise pour Pauvres Créatures, le cinéaste s’est taillé une réputation d’artiste décalé, original et inventif. Depuis The Lobster, sa carrière à l’international a décollé et il s’est attiré les faveurs de plusieurs vedettes du moment, à commencer par Emma Stone, devenue sa fidèle muse. Néanmoins, si on peut lui accorder volontiers un talent indéniable en ce qui concerne la direction d’interprètes, il serait juste en revanche de souligner une mise en scène bien moins raffinée qu’il n’y paraît. Adepte d’une littéralité forcée, il ne propose jamais un style épuré et subtil, en dépit des fastes déployés.

Venez petites abeilles

Il s’imagine en Luis Buñuel ou en David Lynch, avec ses sujets malaisants (parfois malsains) et absurdes, mais se contente de rêver au lieu de convaincre. Ainsi, il a l’occasion de prouver avec Bugonia qu’il est capable d’élever ses exigences formelles, au-delà de l’impact racoleur, voire vulgaire, de ses images. Le synopsis de l’intrigue évocateur, annonce son lot de curiosités et laisse aussi présager du pire. Unique interrogation par conséquent, Emma Stone et Jesse Plimmons sauveront-ils le soldat Lanthimos ?

La vérité est ailleurs

Sur ce point, le duo de comédiens délivre une prestation satisfaisante, à défaut de brillante, tant ils doivent se détacher de la facette caricaturale, qui va au-delà des simples stéréotypes, inhérentes à leurs alter ego. On aurait souhaité des portraits un poil moins tranchés pour cette dirigeante impitoyable d’une société pharmaceutique et ce provincial complotiste, biberonné aux informations les plus folles d’internet, croyant dur comme fer que son interlocutrice débarque d’Andromède dans le but de détruire le monde.

Sur le chemin de la gloire

On devine alors le discours politique de l’ensemble, non pas sous-jacent, mais bel et bien ostentatoire et boursouflé par les multiples artifices de son créateur, traitant d’une Amérique fracturée ; exceptée que dans le cas qui nous intéresse, le nihilisme supplante toute allégorie humaniste et on saisit très vite qu’aucune partie ne montre une quelconque empathie et une once de rigueur intellectuelle dans ses arguments. La mauvaise foi l’emporte et Yorgos Lanthimos s’attaque aussi bien aux membres de l’extrême droite qu’aux ultra-libéraux, sans apporter, hélas, d’éléments pertinents à un dossier épineux, contrairement à Une bataille après l’autre.

Tout le monde doute ici de la vérité alors qu’une paranoïa aigüe s’est emparée des protagonistes. Entre une Emma Stone avide de profit, sur le chemin de la rédemption plus ou moins sincère et un Jesse Plimmons sorti de Massacre à la tronçonneuse, tous sont à blâmer. La querelle qui les oppose durant un échange corsé concernant les causes de l’extinction des abeilles est sans doute la scène la plus maîtrisée du long-métrage et expose de la meilleure façon l’entreprise du réalisateur. Pesticides ou résultat de l’évolution, toutes les théories sont avancées pour mieux éluder une situation incongrue.

La clé du mystère ?

 

Absurde ou ridicule ?

Le naturel de Yorgos Lanthimos revient au galop ou plutôt à la charge et son ego dévaste toutes les menues intentions louables de son récit. Au lieu d’extraire de son huis-clos une substantifique moelle et de s’appuyer sur une écriture certes grotesque, mais lucide sur quelques points, il s’adonne à ce qu’il préfère, l’outrance incontrôlée et une illustration crasse. Comme beaucoup de ses confrères contemporains, il pense à tort que tout expliquer par des mots, en sus du pouvoir des images, s’avère nécessaire, le spectateur étant pour lui trop stupide pour disséquer son message.

Il empile les séquences d’une violence inouïe afin d’exprimer la rage de ses personnages ; d’abord burlesques, ces instants revêtent un caractère sauvage et bestial. Son souhait de choquer est exaucé, mais le rendu ridicule et prévisible, ainsi que la répétition presque programmatique des événements lassent. L’enchaînement ininterrompu des sévices infligés à Emma Stone relève du mauvais film de torture. En outre, les diverses révélations accentuent un sentiment chaotique, non pas dans ce qui est affiché à l’écran (ce qui est désiré à la base), mais bel et bien dans la narration, décousue à l’arrivée.

Pédale plus vite Jesse !

Tout concourt à ce que le navire tangue puis coule à pic comme le Titanic. Puis survient la conclusion et l’épilogue, dont le contenu atterre et attriste. Le cinéaste touche le fond et ce n’est pas la galerie de photos morbides qui justifiera un mécanisme usé jusqu’à la corde. Pire, il balaierait presque la réflexion initiale et contrevient aux principes de ses sources d’inspiration. Il ôte l’ultime parcelle audacieuse et judicieuse de son dispositif, en élucidant le supposé mystère.

Dans le long-métrage Nouvelle Vague de Richard Linklater, le personnage de Jean-Luc Godard, en critique avisé, qualifie en ces termes le film qu’il vient de découvrir ;  » il n’est pas loin d’être bon, mais proche d’être mauvais ». Un jugement acide qui convient parfaitement à Bugonia, symbole de la déroute de tout un pan du septième art aujourd’hui. Consternant.

Film américain de Yorgos Lanthimos avec Emma Stone, Jesse Plimmons, Ailicia Silverstone. Durée 1h59. Sortie le 26 novembre 2025.

L’avis de Mathis Bailleul : L’intérêt de Bugonia ne tient qu’à la promesse de son concept… et si ils avaient raison ? Et comment dire… le final grand-guignolesque et fumé se montre à la hauteur des espérances, ce qui revalorise un ensemble toujours pertinent mais qui peine à se justifier toute sa durée.

François Verstraete

Share this content: