Donghwa, poète sans le sou, emmène sa petite amie Junhee chez ses parents, qui résident près d’Icheon, dans une demeure nichée dans une superbe vallée. Le père de Junhee insiste pour que Donghwa passe la journée avec eux. Le début d’une rencontre pas forcément chaleureuse.
Une jeune femme présente son compagnon à sa famille, à l’occasion d’une visite inattendue. Elle explique à son père qui il est, la raison de sa présence dans son domaine, justifiant qu’ils sont en couple depuis trois ans. Une ambiance étrange, presque malaisante, se dégage de cette scène. Le spectateur peine à saisir les causes qui ont poussé Junhee à dissimuler Donghwa à ses parents. Rien n’est en mesure d’interpréter une telle décision, ce qui risque d’entraîner des conséquences fâcheuses. Néanmoins, Hong Sang-Soo ne verse pas dans la sensiblerie ; il opte comme à son accoutumée pour une approche authentique, avec ces conversations a priori anodines et pourtant si crédibles…
Ce que cette nature te dit est le deuxième film d’Hong Sang Soo à sortir sur nos écrans cette année, après le sympathique, mais erratique La Voyageuse. Et By the stream, pour lequel la comédienne Kim Min-Hee a été récompensée à Locarno se fait encore attendre dans nos contrées. Toujours aussi actif, le cinéaste croit plus que jamais dans son dispositif, qui semblait avoir atteint ses limites dernièrement. En dépit de ressorts ingénieux et d’une maîtrise formelle indéniable, son art se dilue petit à petit dans les méandres d’un vaste océan, certes attrayant, mais également nébuleux. Ses détracteurs pointent du doigt une répétition de son propos et ses défenseurs montrent des signes de lassitude.
Toutefois, le réalisateur affiche cette volonté indéfectible dans l’adversité. Tout comme son protagoniste, les choix radicaux et les problèmes financiers ne lui laissent guère de marge de manœuvre. Voilà pourquoi il est condamné à travailler dans une librairie ou comme professeur, s’il désire exercer sa passion. Et grâce à cette résilience, il est encore capable de nous offrir de belles envolées lyriques, dans la veine de celles traversant Ce que cette nature te dit.
Immersion impromptue
En surface, les éléments articulant ici la narration ne se distinguent en rien du reste de la filmographie du cinéaste. Ses marques de fabrique, repas, alcool, dialogues en plan-séquence et un soupçon d’humiliation, sentiraient presque le réchauffé… excepté qu’Hong Sang-Soo parvient sans cesse à renouveler sa formule par interstice, buvant aux sources d’une inépuisable Fontaine de jouvence. Cependant, si l’eau ne se tarit pas, les humeurs fluctuent et la noirceur des débuts revient au galop, inexorablement ; comme si le réalisateur, ne croyait plus en son prochain avec l’âge et que la candeur qui habitait Un jour avec, Un jour sans ou Seul sur la plage la nuit s’était dissipée.
Dans Ce que cette nature te dit, tout concourt à première vue à renouer avec cette innocence perdue. Si les doutes autour Dongwha existent bel et bien, ils sont levés au cours d’une immersion dans un petit coin de paradis si loin et si proche de Séoul. L’environnement idyllique est propice à des conversations enjouées, où chacun apprend à se connaître. Hong Sang-Soo profite du cadre pour brosser un tableau vivant avec cette précision et ce sens esthétique qu’on lui accorde volontiers. L’artiste et le décor, un lien ténu, peintre ou poète se recueille auprès d’un arrière-plan qui les inspire.
Le moment où Donghwa griffonne quelques notes calmement sur son carnet évoque sans illustrer. On contemple tout comme lui un paysage et on médite. Avant de recevoir les coups ! La découverte de l’autre s’apparente à une investigation ; tous interrogent Donghwa sur des détails intimes. Il répond de manière évasive. Et toute la force de Ce que cette nature te dit se dévoile. On cherche la faille, la faiblesse qui permet de prendre l’ascendant et d’évincer un prétendant jugé indigne… sauf par l’intéressée.
Le dîner de con
Les pseudo révélations s’enchaînent et seule la vacuité des ressentiments subsistent. Et quelques images interpellent aussi bien par leur beauté que par leur singularité. Le père essaie de capturer une volaille pour préparer le dîner. Un point anecdotique et pourtant riche de sens quand son épouse explique que traditionnellement, la belle-mère se doit d’attraper un poulet pour le repas de son gendre, qui se transforme ici en festivités forcées. La sœur s’apprête comme si elle allait être l’heureuse élue et les mets abondent sur la table comme pour célébrer des noces.
Une métaphore subtile de la part d’Hong Sang-Soo : les amabilités se substituent à une tension larvée, crescendo, facilitée par le vin et la liqueur. Et le public attentif entrevoit le calvaire d’un poète raté, confronté à son manque de talent, à ses décisions et à sa solitude. Les mots ou gestes répétés se succèdent non pas en qualité de composants comiques, mais en ingrédients tragiques. On cite inlassablement le père de Donghwa tel un sauveur potentiel, tandis que le fils prodigue privilégie sa liberté. Hong Sang-Soo multiplie les clins d’œil discrets à sa situation personnelle et son vœu pieux de rester fidèle à des principes, quel qu’en soit le prix.
Ainsi, il préfère observer l’horizon, tandis que passé, présent et futur s’entrelacent, sans véritable certitude, sauf les contraintes d’un quotidien harassant dont il aimerait s’affranchir, à l’aide d’un poème dont il a le secret. Ce que cette nature te dit déclame des vers d’une infinie sagesse. Grâce et simplicité se marient avec harmonie, témoignant d’une énième genèse pour l’auteur.
Film sud-coréen d’Hong Sang-Soo avec Seong-guk Ha, Yoon So-yi, Hae-hyo Kwon, Cho Won-Hee. Durée 1h48. Sortie le 29 octobre 2025.
François Verstraete
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