Tandis que sa hiérarchie se dispute le pouvoir, Ko Chow, un policier infiltré, enquête sur un gang, auteur d’un braquage sauvage. Il gagne rapidement la confiance du vétéran de la bande et hésite, de fait, à le trahir…
Des policiers interrogent un suspect dans le cadre d’un trafic d’armes. Néanmoins, ils privilégient les toilettes du commissariat au lieu d’une salle traditionnelle, afin de lui arracher les aveux par la force et de recourir à des méthodes brutales, à la limite de la torture. Or, outre l’aspect déontologique écarté de leur procédure, ils ignorent que celui qu’ils passent à tabac n’est autre qu’un des leurs, sous couverture et travaillant sur la même affaire. En quelques minutes, Ringo Lam démontre sa capacité à mettre en exergue le supplice d’un homme tiraillé de toutes parts et pourtant résolu à accomplir sa mission.
Avec City on Fire, Metropolitan Film Export et sa section HK Vidéos continuent leur cycle consacré aux grandes heures du cinéma de genre hongkongais, en restaurant et distribuant des longs-métrages de l’archipel, développés durant les années quatre-vingt, en pleine Nouvelle vague, sous l’impulsion de producteurs de la trempe d’un Tsui Hark. Pendant cette période, les contours du polar furent profondément redessinés grâce au travail de John Woo, bien entendu, mais aussi de Ringo Lam.
Quand ce dernier accouche de City on Fire en 1987, on ignore que son projet se hisserait au niveau du Syndicat du crime de John Woo et laisserait une telle empreinte sur l’industrie locale et internationale. Jusque-là, il n’avait officié que sur des œuvres de commande, sans réel intérêt. Avec City on Fire, il s’affranchit d’une réputation d’artisan lisse pour endosser celle d’un cinéaste avec lequel il faudra désormais compter. En collaborant avec le futur tandem de The Killer, Chow Yun-fat et Danny Lee, il frappait un grand coup dans la fourmilière, avec un film de braquage qui inspirera plus tard, Reservoir Dogs de Quentin Tarantino.
Calvaire
Et la grande force de City on Fire ne réside ni dans le déroulement d’un casse savamment préparé qui virera au cauchemar ni dans la conception d’un guet-apens qui se transforme en carnage mais bel et bien dans la mise en place générale de la descente aux enfers d’un individu, qui souhaitait par-dessus tout, remplir son devoir. Le personnage de Ko-Chow annonce les flics infiltrés d’À toute épreuve et d’Infernals Affairs. Ces trois hommes piégés par leur fonction doivent renoncer aussi bien à leurs principes qu’à tout espoir de bonheur.
La question de l’ambivalence morale, chère au film noir, ressurgit, quand Ko Chow décide de sauver ses nouveaux compagnons d’armes, obsédé par la peur de leur faire défaut au pire moment. Voyous, truands et forces de l’ordre se soumettent souvent soit à un code de l’honneur très malléable ou à un règlement qui confine à l’absurde. D’ailleurs le chef mafieux et l’officier de la police aux dents longues adoptent la même conduite inique, en justifiant les moyens par le résultat obtenu ! Par conséquent, Ringo Lam réfute tout manichéisme, comprenant que le noir et blanc d’autrefois s’est substitué pour une zone grise encore plus inquiétante.
On devine très rapidement que tout se terminera très mal pour Ko Show, en dépit de ses intentions louables. Pourtant, les échappatoires se dessinent pour chaque protagoniste et tous ont la possibilité d’enrayer cet engrenage. Néanmoins, luttes intestines, égos démesurés et fierté mal placée engendrent l’inévitable. Et quand Ko Show ouvre enfin l’enveloppe froissée qui lui est destinée, il est, hélas pour lui, déjà trop tard.
Quand la ville dort
À l’instar de Stanley Kubrick avec L’Ultime Razzia, de Jean-Pierre Melville avec Le Cercle rouge ou encore Les Inconnus dans la ville de Richard Fleischer, Ringo Lam s’appuie en partie sur la mécanique déployée par John Huston dans Quand la ville dort pour fluidifier son récit et y rattacher les éléments qui feront basculer Ko Chow dans l’abîme. Toutefois, ici, Le poids de la ville, ou plutôt de la naissance d’une mégalopole tentaculaire qu’est Hong-kong importe énormément le cinéaste au point d’en constituer une clé pour saisir ses velléités.
Rarement un réalisateur n’avait pris, jusqu’à présent, le pouls de cette cité avec une telle précision. Des milieux interlopes aux quartiers populaires, en passant par les bâtiments administratifs, Ringo Lam n’omet rien et capte l’essence des lieux avec un regard tantôt attendri tantôt sévère, souvent cynique. Les personnages évoluent dans un gigantesque dédale au sein duquel grouille une population davantage préoccupée par la société de consommation que l’écroulement de valeurs devenues désuètes. L’ère du chacun pour soi a commencé.
Seules les menaces incitent à se conformer à la loi ; l’assassinat d’un policier en civil, à l’intérieur d’un magasin, ne semble pas déranger le gérant ou ses clients. Et quand une citoyenne décide d’alerter les autorités, elle est la cible toute désignée des malfrats et est abattue froidement. Tout va trop vite et trouver sa place dans ce chaos s’avère presque impossible. Il faut au contraire user de cette folie pour survivre une minute de plus ; la course poursuite menée tambour battant par un Chow Yun-fat glissant comme une anguille l’atteste, lui qui n’hésite pas à se reposer sur toutes les ressources nécessaires pour s’évader à travers la foule.
Rugosité
L’emploi d’une violence extrême ne gêne et n’étonne personne et qu’elle s’applique même aux innocents. Chacun s’adonne à la barbarie et ceux qui n’ont pas pu s’extirper des zones de combat tombent comme des mouches. Pris dans un déluge de feu, Ko Chow, alors sous adrénaline, abat un confrère afin de protéger un de ses acolytes criminels. Plus personne n’obéit aux règles d’engagement et les belligérants ne craignent plus pour leur vie… puisqu’ils savent qu’ils vont mourir !
Ringo Lam, à l’image de ses protagonistes, n’épargne personne dans un jeu de massacre qui écarte le maniérisme d’un John Woo ou les envolées lyriques du wu xia. On tire à bout portant, en cédant aux pulsions meurtrières, à la vengeance, ou à un quelconque instinct de survie. En attendant, des gens sont tués de sang-froid, victimes d’une mécanique effroyable, coupables d’avoir été présent au mauvais moment. Quand la vendeuse d’une bijouterie est sauvagement exécutée, sans sommation par un braqueur, la dernière once de vertu ou de noblesse s’évapore. Ringo Lam entre dans les ténèbres et le public avec lui.
Et c’est parce qu’il refusa toute concession et qu’il se libéra du carcan imposé par les studios que Ringo Lam remporta son pari ; ainsi City on Fire s’érigea non pas en modèle mais en digne héritier d’une longue lignée de films, amorcée par John Huston et Quand la ville dort.
Film hongkongais de Ringo Lam avec Chow Yun-fat, Sun Yueh, Danny Lee. Durée 1h45. 1987. Date de reprise 7 janvier 2026
François Verstraete
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