Pendant les manifestations des Gilets Jaunes, un participant est grièvement blessé par un tir des forces de l’ordre. Commandant à l’IGPN, Stéphanie instruit une investigation, dont elle ne ressortira pas indemne.
Le film s’ouvre sur un premier interrogatoire mené sans concession, porté uniquement sur des faits, rien que des faits, afin de comprendre et de disséquer causes et conséquences d’un acte violent, irréfléchi et pourtant résultant d’un engrenage implacable, de la part d’un membre de la police. Ancien élément de la brigade des stupéfiants, Stéphanie, passée depuis du côté de l’IGPN, rend ses conclusions, avec cet œil nuancé qui confère toute la puissance du regard même de Dominik Moll. Revenu sur le devant de la scène avec La Nuit du 12 il y a près de quatre ans (et quelques travaux en demi-teinte), le réalisateur s’immerge de nouveau dans le décor d’un commissariat, mais bien plus singulier ici.
Il s’intéresse donc aux événements de 2018 et au mouvement des Gilets Jaunes, avec la répression disproportionnée émanant d’une partie des forces de l’ordre. Néanmoins, il refuse une quelconque simplification racoleuse d’une situation complexe et de se complaire dans l’amalgame. Tout comme dans La Nuit du 12, il avance à tâtons tandis que sa protagoniste, incarnée par une excellente Léa Drucker, marche littéralement sur des œufs. Et d’une certaine manière, elle rejoint les grandes figures du film noir d’antan.
Des relents de film noir ?
Stéphanie, tel Humphrey Bogart, a rencontré la mauvaise personne, ou plutôt le mauvais dossier qui pourrait entraîner sa chute. Le cas 137, comme un autre ou pas comme les autres, celui qui touche intimement pour des raisons insoupçonnables lors de sa prise en charge. Rien ne devrait déroger à la procédure, à la routine et pourtant, un détail, pas si infime la bouleverse. Dominik Moll excelle dans un exercice de haute voltige, dès qu’il effleure les contours invisibles, indicibles d’une obsession lancinante, qui influe sur les mots prononcés, l’attitude face à l’inattendu ou aux obstacles.
Les joies du quotidien ne procurent plus autant de satisfactions et occasionnent même des frustrations. Toutefois, la fonctionnaire canalise sa rage dans une boule de bowling, ce contrairement aux fautifs et désamorce la cruauté des images par des vidéos de chat, pour vider un esprit encombré, presque au bord de la rupture ; un état qui la conduit à de menus écarts inenvisageables pour elle jusqu’à présent. Et la voilà en filature, sans le manteau des privés d’autrefois ni la technique appropriée. Des rangées d’un hypermarché aux couloirs de stations de métro, elle épie témoins potentiels et famille de victimes, pour être sûre de ne rien négliger et de la pertinence de ses choix.
Minutie
En décrivant un environnement avec précision, le réalisateur observe minutieusement à l’instar de son enquêtrice ; lui est à la recherche d’authenticité et elle, de la vérité. Dominik Moll excelle dans cette démarche qu’il a déjà employée dans La Nuit du 12. Il n’a pas besoin de tergiverser pour dresser des portraits crédibles, uniquement d’une vidéo souvenir avant le drame ou l’appel d’un adolescent laissé seul dans une voiture dans un parking. Tout concourt à une immersion plausible dans la vie de ses individus ordinaires, éloignés et proches à la fois.
L’enquête, elle avance lentement pour mieux souligner la lourdeur administrative. Le personnage de Bouli Lannerss l’évoquait déjà dans La Nuit du 12 quand il regrettait lutter contre le crime avec des procès-verbaux et des rapports en tout genre. Ici, les auditions se multiplient pour entendre encore et encore, les mêmes arguments, les mêmes dépositions, dans l’espoir qu’une erreur soit commise ou que des aveux soient lâchés. Quoi qu’il en soit, tous défilent et tous pourraient être coupables ou connaître les auteurs des coups. Le crime chez Dominik Moll ne possède pas de visage ou plutôt se dissimule sous les traits de n’importe qui, y compris ceux d’un suspect insoupçonnable sur le papier.
Au royaume de l’absurde
Le caractère aporétique et entropique de l’ensemble se dessine alors, facettes fascinantes de l’art de Dominik Moll, passé maître dans la conception de l’absurde, le pire, celui qui imprègne notre société. Les mots d’un membre de l’équipe de Stéphanie attestent d’un raisonnement lucide et implacable ; il n’a pas intégré le service pour accabler des collègues envoyés au front sans formation, mais pour nettoyer l’institution de ses « ripoux ». Le cinéaste rappelle ainsi que pour appuyer les brigades de CRS, tous les effectifs aptes avaient été déployés sur le terrain, bien qu’ils n’aient pas été préparés pour de telles opérations. Et l’irréparable, l’inévitable devait se produire !
En disséquant habilement les causes sans jamais justifier l’horreur, Dominik Moll se place dans une position de porte-à-faux très risquée, mais nécessaire, même s’il doit encaisser les critiques. Stéphanie est coincée dans un incendie perpétuel, attaquée de toutes parts par chaque partie ; on lui reproche de trop en faire et de stigmatiser ses collègues ou au contraire de ne pas soutenir ceux qui ont souffert et souffriront encore. Nul réconfort ne vient ni de la hiérarchie ni des proches ou du public, juste les diatribes. On regrette d’ailleurs la démonstration littérale d’un ultime entretien (on préférait la suggestion qui animait jusque-là le récit), bien qu’il soit illuminé par la finesse de l’interprétation de Léa Drucker.
Fort heureusement, cette anicroche n’atténue en rien la percussion du propos et l’avis éclairé de l’auteur. Médusé, atterré, circonspect, mais combatif, Dominik Moll s’impose en visionnaire à froid, emporté par le souffle de l’instant, devenant de fait un témoin précieux délesté de tout jugement hâtif.
Film français de Dominik Moll avec Léa Drucker, Guslagie Malanda, Mathilde Roehrich. Durée 1h55. Sortie le 19 novembre 2025.
François Verstraete
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