Un navire s’échoue sur le Grand Nord et l’équipage s’attèle à ses réparations. Une explosion au loin attire son attention et il est bientôt confronté à une étrange créature et son géniteur.
Spécialiste du cinéma de genre et horrifique, Guillermo del Toro s’est taillé une belle réputation au fil des ans. Certes, on peut lui reprocher une filmographie assez inégale, mais ses réussites d’envergure (Le Labyrinthe de Pan, Blade 2 ou encore Hellboy) méritent d’être saluées. Et depuis quelques années, l’amoureux des monstres et des parias cherche à adapter des œuvres littéraires illustres. Des projets tantôt avortés pour l’instant (Les Montagnes hallucinées d’Howard Philip Lovecraft) tantôt financés par la plateforme Netflix, tel son long-métrage d’animation en stop motion, Pinocchio.
Cette collaboration fructueuse se prolonge désormais avec la transposition du monument de Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne, entreprise hautement risquée, puisque les différentes versions destinées au cinéma n’ont pas toujours convaincu. On se souvient de celle sympathique de James Whale et celle bancale de Kenneth Brannagh. Quoi qu’il en soit, Guillermo del Toro ne semble absolument pas effrayé par ce travail d’Hercule, appuyé par un budget coquet avoisinant les cent -vingt millions de dollars. En outre, le film dispose d’une distribution prestigieuse (avec une excellente prestation d’Oscar Issac au passage) garantissant sur le papier le respect du symbolisme lyrique du roman original. Néanmoins, sur bien des aspects, si le réalisateur traite efficacement son sujet, il ne parvient jamais à le magnifier totalement.
Genèse
Le récit repose sur une méthode narrative simplissime, éprouvée et ici particulièrement idoine. Divisé en deux parties distinctes, il s’articule autour du point de vue des deux protagonistes, d’abord celui de Victor puis celui de sa créature. Cependant, Del Toro ne cherche pas à opposer leur vision des événements, mais à joindre les éléments de leurs mésaventures en une histoire commune, liant leurs destins de manière naturelle. Par cette approche, il renoue avec la genèse du livre de Mary Shelley, fruit d’une coopération entre plusieurs auteurs, qui partageaient une délicieuse et effroyable soirée.
Surtout, en optant judicieusement sur les morceaux issus de l’ouvrage éponyme relatés à l’écran, le réalisateur valorise un dispositif visant à extraire toute la primalité de l’Homme, dans ses excès, sa fureur, ses doutes et ses éclairs de lucidité. En s’attachant aussi bien aux origines de Victor et du monstre, Guillermo del Toro applique sa leçon comme un bon élève, a contrario des personnages malmenés à chaque fois par un père dépourvu de la moindre compassion. Si le metteur en scène force un poil trop le trait, il ne cède pas en revanche aux chimères d’une répétition disgracieuse. Point de pléonasme, uniquement un procédé parallèle montrant que les péchés relèvent de l’affaire filiale.
Monstres jumeaux
Ainsi, en puisant lui aussi au cœur des sources qui ont inspiré Mary Shelley (Bible et mythe de Prométhée), Guillermo del Toro démontre qu’il a assimilé les enjeux liés à cette fascinante figure de la culture populaire, incarnée par Jacob Elordi, émeut dans ses hésitations et terrorise quand il déverse sa colère sur ses assaillants. Par ailleurs, on discerne toutes les strates d’un ensemble métaphorique échafaudé avec soin. Victor et son enfant difforme constituent les faces d’une même pièce, celle de l’Humanité, enfermée dans ses démons, sa vanité, son orgueil, mais également son innocence et ses craintes.
Au-delà de la rédemption, seul importe l’initiation de deux êtres à la recherche d’une âme et de sentiments qui les rendraient authentiques aux yeux de leur entourage. Et la force formelle du long-métrage réside dans sa capacité à retranscrire non pas les étapes principales de cette recherche, mais ce qui la précède et les conséquences. En effet, pour Del Toro, l’essentiel pour ses personnages est de s’affranchir de sa propre monstruosité et de la vaincre. Chaque rencontre, chaque individu s’érige en miroir à même de refléter les maux et la grâce qui les habitent, à commencer par Elizabeth/Mia Goth, parfaite dans ce rôle ambivalent. Elle ne représente plus la femme fatale des films noirs chers au cinéaste, mais au contraire l’étincelle salvatrice.
Voix-off nuisible
Il aurait été d’ailleurs préférable qu’il s’appuie davantage sur l’aura charismatique de la comédienne pour instiller toute la puissance d’évocation désirée, en lieu et place de l’horripilante voix-off, qui décrit presque constamment, l’action se déroulant sous les yeux des spectateurs, ainsi que le ressenti des protagonistes. Pareil écueil s’avérait évitable, d’autant plus que Guillermo del toro s’était montré plus habile dans Le Labyrinthe de Pan ou Blade 2 dans son exercice poétique. Dans Frankenstein, la suggestion et la litote se soustraient devant une écriture illustrative navrante.
Certes, quelques séquences, superbes au demeurant, échappent à ce triste constat. On est frappé par la beauté de l’apparition d’Elizabeth, jouant avec un crâne tel Hamlet, ou lorsque le monstre emporte cette dernière agonisante, devant une foule assemblée pour un mariage, avec une pluie de pétales couvrant leur évasion. Quelques minutes uniques qui justifient à elles seules de voir Frankenstein, bien que la conclusion pataude nage toujours dans cette tentative d’exposition littérale. On regrette que Guillermo del Toro ne se contente pas des images et ajoute des mots redondants.
Tout comme ses personnages, le cinéaste est saisi par la naïveté et une volonté de bien faire ou de trop en faire. L’équilibre s’en ressent et est même fragilisé ce qui n’empêche pas d’éprouver une tendresse indéniable pour le film. Guillermo del Toro rate son rendez-vous avec l’Histoire, mais pas avec son public. C’est déjà cela de gagné !
Film américain de Guillermo del Toro avec Oscar Isaac, Jacob Elordi, Mia Goth. Durée 2h30 Disponible sur Netflix.
L’avis de Mathis Bailleul : D’abord, Frankenstein propose la meilleure introduction de 2025. Ensuite, del Toro livre une fresque monstrueuse, bicéphale et rapiécée tout en s’appropriant avec ses chères thématiques et son style le récit mythique. Un puzzle parfaitement assemblé. Inoubliable. Gargantuesque.
François Verstraete
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