Un professeur de latin désœuvré s’éprend d’une mystérieuse jeune femme, soupçonnée de s’adonner à la sorcellerie par la plupart des habitants de la région. Il l’épouse et le couple accueille trois enfants. Lui, se rend de plus en plus à Londres afin de gagner sa vie en tant que dramaturge et elle s’occupe du foyer… jusqu’où jour où cette famille est frappée par le destin.

En l’espace d’une décennie, Chloé Zhao est devenue l’une des cinéastes de sa génération les plus en vue, allant jusqu’à décrocher les Oscars de meilleure réalisatrice et de meilleur film pour Nomadland en 2021. Certes, elle divise une partie de la critique en raison de choix radicaux et d’un style un poil aride, tandis que certains lui reprochent d’imiter vainement son idole Terence Mallick. Des diatribes un tantinet malhonnêtes, tant elle puise aussi dans les thématiques et la forme du classicisme d’un âge oublié, en affichant un amour pour les communautés chères à John Ford.

Elle a d’ailleurs injecté cette affection dans l’opus du MCU, Les Éternels, qui, en dépit de ses défauts, se distinguait haut la main parmi les autres travaux de la franchise à sa sortie, en termes de qualité. Hélas, l’échec du long-métrage au box-office (causé par la politique de précaution durant le Covid) a quelque peu terni son image auprès des majors, alors que les observateurs ne lui ont pas pardonné cette collaboration avec l’ennemi superhéroïque. Résultat, son projet de transposer le Dracula de Bram Stocker a été repoussé visiblement aux calendes grecques.

Fratrie soudée

Fort heureusement, elle a décidé de passer à autre chose en travaillant avec la romancière Maggie O’Connel : objectif, adapter le livre de cette dernière, consacré à la vie de William Shakespeare, son mariage avec Agnès et le décès prématuré de leur fils Hamnet, une expérience douloureuse sur laquelle le dramaturge s’appuiera au moment de concevoir Hamlet. Et si l’ouvrage de Magie O’Connel s’éloigne de la réalité (d’ailleurs, beaucoup de zones d’ombres entourent l’histoire de Shakesepare), il possède d’autres centres d’intérêt que Chloé Zhao exploite avec maestria à l’écran. La cinéaste signe un fracassant retour, malgré une conclusion racoleuse et lacrymale inutile.

État nucléaire

Si cet aspect négatif se doit d’être signalé, il est en revanche l’unique élément regrettable d’un ensemble assez remarquable, qui porte plus que jamais, l’empreinte de Chloé Zhao. Elle développe par instants, de manière sublime les thématiques qui lui importent, transposant ici, son obsession pour les communautés, concentrées à un état nucléaire, celui d’une famille élargie, aux membres parfaitement caractérisés. D’ailleurs, la rencontre entre William Shakespeare (nommé tardivement) et Agnès se démarque par son élégance, son efficacité et sa singularité.

Roméo et Agnès

Sans verser dans des palabres interminables, la scène durant laquelle ils tombent amoureux rappelle quelque part celle de… Roméo et Juliette. Quelques bons mots, une approche adéquate, quelques gestes réticents et un baiser. Chloé Zhao scelle le sort des protagonistes et de leur entourage, puisque plus rien ne sera jamais comme avant. Si les différences sociales ne s’atténuent pas, ou très peu, elles n’empêcheront pas, en revanche, une coexistence de fait, habitée par la raison, une des facettes de l’œuvre de William Shakespeare également.

La cinéaste en profite pour décrire un environnement crédible, qui reflète assez bien les tendances d’une période, pendant laquelle l’érudition est à la fois une richesse et une malédiction. Signe distinctif d’une élite, la lecture et la connaissance du latin ne garantissent pas une pérennité financière. Néanmoins, ce savoir instille le respect et beaucoup aspirent à ce que leur descendance l’appréhende, comme si on pressentait déjà son impact dans les changements à venir.

En pleine nature

Tellurisme

Il ne doit pas être l’apanage des hommes d’Église, quasi omnipotents, à même de décider qui est ou n’est pas désirable. Or, on s’interroge à quel point, Agnès et sa mère ont été persécutées, tant les rumeurs afleurent à leur sujet. Qualifiées de sorcière, un terme d’une incroyable violence pour cette société puritaine, les fréquenter relève presque de l’hérésie. Et les pratiques étranges de ces femmes, presque rituelles, instillent le doute, voire la peur dans le cœur de leurs détracteurs et de leurs proches. Et par leur biais, Chloé Zhao se reconnecte à la nature, une autre de ses préoccupations favorites.

Agnès se lie aux forces telluriques, qui guident ses pas et ses choix au quotidien, quitte à dérouter son époux ou sa belle-famille. Si un symbolisme parfois exagéré se dégage de sa présentation, avec l’exemple d’un gouffre béant, source de vie et de mort, la réalisatrice impressionne dès qu’elle inocule une once de fantastique dans son long-métrage. On ignore si les visions d’Agnes sont bel et bien authentiques, mais elles définissent son rôle de Cassandre moderne, prophétesse maudite, condamnée à ne jamais être crue.

Songe d’une nui d’été infantile

En outre, les séquences en extérieur, au cœur de la forêt, occasionnent des plans à la composition magistrale, tout droit sortis d’un tableau de la Renaissance. La précision du cadre et l’orchestration des éléments subjuguent le spectateur, même le moins réceptif. Chloé Zhao troque les vastes étendues désertiques pour une végétation luxuriante, captant toujours l’essence d’une fusion entre le décor et les personnages qui s’y trouvent.

Mise en abyme

La cinéaste imbrique alors tous ces éléments, nécessaires à un dispositif bien connu, celui de la mise en abyme du monde théâtral, mais abordé de manière très différente qu’à l’accoutumée. Au lieu de se contenter d’imiter des figures illustres, tel Inarritu avec Birdman, Chloé Zhao préfère proposer une variation personnelle d’une mécanique maîtrisée par Jean Renoir, Joseph Mankiewicz, Marcel Carné ou encore François Truffaut. Son objectif n’est pas d’explorer les rapports ténus existants entre l’univers des planches et le septième art.

En scène

Seul importe sa volonté de revenir aux sources de la tragédie en décryptant celle, bien concrète, qui se déroule sous nos yeux. Elle se mute elle-même en dramaturge tandis que les acteurs de sa pièce se débattent avec l’horreur du réel et les difficultés endurées chaque jour. La précarité ou la brutalité adoptée par les siens ne sont jamais occultées, alors que le pire survient et la mort emporte l’ultime soupçon d’innocence, sous le regard terrorisé des protagonistes. Il ne s’agit plus ici de catharsis, mais de savoir si surmonter sa peine est envisageable.

Entretemps, Chloé Zhao se réapproprie quelques références et les intègre avec parcimonie. Un spectacle infantile annonce Songes d’une nuit d’été tandis que les spectres d’Hamlet rôdent près du lit de malades agonisants. Nul besoin donc d’assimiler une représentation factice dans le film, puisqu’il s’érige lui-même en vecteur dramatique complexe et invisible.

Réussite sur le fond et sur la forme, Hamnet interpelle par conséquent, non pas par ses artifices, certes très bien digérés, mais par ce récit d’un déchirement intime, vécu par un couple qui a tout perdu et qui se dresse vent debout dans l’épreuve.

Film américain de Chloé Zhao avec Paul Mescal, Jessie Buckley, Emiliy Watson. Durée 2h25. Sortie le 21 janvier 2025

François Verstraete

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