Chine médiévale ; un jeune collecteur de créances s’éprend d’un fantôme, prisonnier de sa famille maléfique et pourchassé par un moine expert en arts martiaux.
Le cinéma de genre hongkongais connut un deuxième âge d’or durant les années quatre-vingt, sous l’impulsion de Tsui Hark, réalisateur fantasque et producteur ambitieux, qui donna une chance aux talents émergents. Ainsi, après une ère bénie bercée par les films de King Hu, Chang Che et Liu Chia Liang, une autre advint avec des artistes de la trempe de John Woo et Ringo Lam. Certes, il n’y eut pas que des génies qui furent découverts à cette occasion.
Néanmoins, quelques habiles artisans ont également pu faire leurs preuves, tels que Tony Ching Siu-Tung, le créateur de la trilogie mondialement réputée, Histoire de fantômes chinois. Le premier volet fut d’ailleurs rapidement exporté à l’international, ce contrairement aux longs-métrages de John Woo. Il faut avouer que le travail de Tony Ching Siu-Ting paraissait a priori, plus abordable que celui de son homologue, même s’il était traversé par quelques éclats de violence bien sentis.
Dans tous les cas, en épousant la lente métamorphose des films de sabre locaux, saupoudrés désormais d’effets spéciaux (Zu, les guerriers de la montagne magique était passé par là), il possédait un caractère attractif et aimable dont ne disposaient pas les polars élevés à la testostérone de Ringo Lam et John Woo. Par conséquent, l’Occident prit conscience de cette « Nouvelle Vague » hongkongaise avec Histoire de fantômes de chinois, peut-être pas le meilleur ouvrage de cette époque, mais suffisamment réjouissant pour satisfaire public et festivals du monde entier.
Un brassage efficace
Ce qui frappe avant tout quand on découvre le long-métrage pour la première fois, c’est bel et bien la multitude de tons, de couleurs et de styles qui le traversent. Ensemble hétéroclite et pourtant tout à fait homogène, Histoire de fantômes chinois brasse les genres, de la comédie au wu xia en passant par le mélodrame. Cette diversité qui pourrait, il est vrai, lui porter préjudice, lui confère plutôt son charme et sa singularité, symbole d’une Hong-kong au savoir-faire iconoclaste. Bien entendu, les moyens déployés, colossaux pour l’industrie locale pâtissent aujourd’hui d’un manque de maîtrise.
Le côté très artisanal des effets spéciaux prête désormais à sourire tant ils ont vieilli (on pense inévitablement à l’animation des squelettes) et s’avère moins crédible que celui adopté par Ray Harryhausen. Néanmoins, le déficit technique est largement compensé par les arabesques martiales assez remarquables, la direction artistique et le soin accordé à la description de cet univers de fantasy orientale. En Asie, le folklore se mêle au quotidien et on respecte le pouvoir des morts et des spectres. Cette tendance transpire dans le cinéma de genre de tout le continent et Hong-kong se l’est réapproprié.
Ainsi, King Hu avait déjà utilisé ce postulat dans La Légende de la Montagne dont Tony Ching Siu-Tung s’inspire partiellement ici. D’ailleurs, son protagoniste Ning, lettré maladroit et ingénu, renvoie à celui de A Touch of Zen. Il perd son innocence dès qu’il rencontre un vagabond sabreur. Il est choqué par le massacre qui se déroule sous yeux, lui qui découvre toute la férocité d’une société qu’il ne perçoit que par les livres et les écrits. Cette naïveté touchante se combine au ridicule des situations, soutenant l’humour du dispositif. Tel le Grand Blond cher à pierre Richard, il échappe par chance aux menaces qui l’entourent, gags à l’appui (avec par exemple ce moment savoureux dans la cave, quand il extermine des morts-vivants involontairement).
Entre amertume et espoir
Et au milieu des coups de sang et d’éclat, des complots coutumiers au genre ou des séquences burlesques, la farce se conjugue à une tentative d’introspection, pas toujours réussie hélas, mais bienvenue. Une remise en question du manichéisme et de la conception du bien et du mal se dégage tandis qu’un moine désabusé plie devant l’attitude de Ning, qui refuse de juger et conserve, par conséquent, un regard affranchi de la loi des hommes et des démons. Cette vision atypique annonce quelque part les futurs longs-métrages de Tsui Hark, Green Snake et surtout The lovers, qui seront imprégnés d’une mélancolie similaire.
La romance impossible et inenvisageable entre Ning et Nieh brise les barrières du réel, du tangible, pour mieux montrer que l’amour est plus fort que la mort. Cette métaphore ressassée revêt toutefois tout son sens ici. Histoire de fantômes chinois revendique son caractère lyrique et les échos poétiques qui animent le récit émeuvent. Tout comme ses personnages, le metteur en scène désire croire et place sa foi dans l’avenir, celui d’une industrie en pleine révolution et dans la modernisation d’un pays, qu’il espère apte à surmonter les diktats d’un autre temps.
Film candide sur la forme et sur le fond, Histoire de fantômes chinois transcende tous les ingrédients génériques déployés par son auteur et acquiert son statut culte mérité. Il doit aussi énormément à l’interprétation du couple Leslie Cheung et Joey Wong, un duo de comédiens entré par la suite dans la légende du cinéma de l’archipel.
Film hongkongais de Tony Ching Siu-Tung avec Leslie Cheung, Joey Wong, Wu Ma. Durée 1h30. 1987. Date de reprise 9 décembre 2025
François Verstraete
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