Marin irlandais en escale à Cuba, Michael sauve Elsa d’une agression. Le mari de cette dernière, Arthur Bannister, décide de l’engager afin qu’il travaille sur son yacht, à l’occasion d’une croisière vers San Francisco. Tout irait pour le mieux si Michael ne s’éprenait pas d’Elsa et que l’associé de son époux, Grisby lui propose un dangereux et singulier contrat…

La genèse de La Dame de Shanghai tient, à l’origine d’un énorme concours de circonstances. En dépit de son génie avéré, Orson Welles n’attire point les foules en salles et le magnat de la presse William Hearst, suite à Citizen Kane, a court-circuité sa carrière. L’échec de La Splendeur des Amberson n’a point aidé le cinéaste et il s’est tourné alors vers les planches, son premier amour. Or, criblé de dettes à cause des frais de production de son spectacle dédié au Tour du monde en 80 jours, il requiert l’aide du patron de la Columbia afin de gagner rapidement de l’argent.

Couple infernal

Ce dernier accepte de financer La Dame de Shanghai, adaptation du roman de Sherwood King, If I Die before I wake, qu’Orson Welles, selon la légende n’aurait même pas lu. Cela ne l’empêcha pas de concocter un long-métrage revêtant aussi bien les atours du film noir que du thriller, habillé par les effets hors normes du réalisateur. Orson Welles endossa lui-même le rôle principal, tandis que son épouse à la ville, Rita Hayworth, symbole glamour d’Hollywood et égérie de la Columbia fut choisie pour incarner le personnage d’Elsa Bannister.

Les difficultés éprouvées lors du tournage (plusieurs membres de l’équipe, dont Rita Hayworth tombèrent malades) retardèrent sa sortie, proche à l’arrivée d’un autre projet d’Orson Welles, la transposition de MacBeth sur grand écran. Quoiqu’il en soit les deux longs-métrages furent conspués et le metteur en scène regretta amèrement que La Dame de Shanghai ait été amputée d’une heure au montage. Méprisé pendant de nombreuses années, ce travail presque de commande, est aujourd’hui considéré comme un joyau incompris de son auteur, objet fascinant et déroutant.

Orson Welles, marin égaré

Plus qu’un film noir ?

Une nuit comme une autre au cœur de Cuba. Un homme déambule dans les rues, sans objectif précis ; une vision issue d’un imaginaire fertile, presque féérique, s’offre à lui. Une calèche se fraie un chemin à travers la ville, avec à son bord, une femme à la beauté envoûtante. Il l’accoste, elle refuse ses avances, bien que séduite. Quelques minutes plus tard, elle est attaquée par un petit groupe de malfrats. Celui qu’elle vient d’évincer se porte à son secours et repousse les assaillants. Une rencontre qui précipitera sa chute…

En moins de dix minutes, Orson Welles pose le socle d’un récit resserré et, voix off quasi illustrative à l’appui, instille une dimension digne d’un film noir à son ensemble. Les éléments classiques au genre sont déployés, à commencer par la fameuse figure de la femme fatale, campée ici par une Rita Hayworth, qui a délaissé sa chevelure rousse au profit d’une teinte blonde, afin de coller aux velléités esthétiques de son conjoint. On s’attend, dès lors, à un développement des plus conventionnels pour cette histoire a priori basique. Pourtant, très vite, Orson Welles s’affranchit en partie des codes en vigueur dans le but de s’attarder sur une dramaturgie complexe, qui embrasse quelques fois les atours d’une farce grotesque.

De victime innocente…

L’amateur de théâtre se dévoile à travers des dialogues percutants, léchés, prononcés par des protagonistes provenant d’une tragédie antique, calculateurs, excellents orateurs et guidés par les fils implacables du destin. La scène durant laquelle Michael évoque les tueries entre requins afin d’établir une analogie avec son entourage direct du moment interpelle, tant ses interlocuteurs, de Bannister à Grisby se reconnaissent dans la fable relatée, presque flattés. Quant au procès, son déroulement ubuesque entre rires, toux, commérages et rebondissements ridicules contraste avec l’enjeu de taille ; condamner un innocent ou non ?

La femme et le pantin

Dans une certaine mesure, tous les protagonistes auraient pu être des victimes dans une affaire aux ressorts vieux comme le monde. Les machinations et motivations tournent autour de l’argent et du pouvoir, deux outils qui n’intéressent pourtant pas Michael. Certes les arguments de Bannister s’avèrent irréfutables, en tout cas à l’instar de ceux brandis par un avocat plaidant retors ; la richesse ne fait pas le bonheur, mais en ce qui le concerne, sa fortune lui permet de soigner en partie son handicap. Néanmoins, Michael préfère sa liberté aux billets verts, jusqu’à un certain point…

à femme fatale

La grande force de La Dame de Shanghai réside dans son utilisation de l’ambivalence morale, chère au film noir. Michael l’annonce d’emblée, il n’est pas un héros, mais quand il secourt Elsa, elle est déjà l’objet de ses désirs, un objet pour qui il risque sa vie et néglige ses principes élémentaires. Plus il cherche à l’éviter, plus l’attraction s’accroit, jusqu’au renoncement, au milieu d’un aquarium. Orson Welles s’appuie sur la pénombre et présente les visages d’un couple faussement maudit en clair-obscur avec cette aisance photographique que l’on avait apprécié dans Citizen Kane.

Elsa, quant à elle, manipule son chevalier servant, se joue de sa crédulité afin de parvenir à ses fins. En interprétant ce personnage ambigu, dont la fragilité s’est muée en fourberie, Rita Hayworth délivrait sa meilleure prestation. Sa blondeur et la texture étincelante de ses vêtements contrastent avec le décor et les habits monotones, voire sinistres, de l’environnement. Elle transperce l’écran, transfigurée et devient cette sirène qui attire ici un pauvre marin. Pas étonnant donc que la chanson d’Elsa soit reprise dans le long-métrage sous diverses variantes, rythmant la narration par sa langueur hypnotique.

retrouvailles houleuses

La soif du mal

Et il n’y a pas que cet air lancinant qui s’empare des tripes du spectateur. Il est absorbé par la démarche subtile d’un Orson Welles attiré par le mal, bien avant justement… La Soif du mal dont La Dame de Shanghai ne constitue au final qu’une répétition générale. La manière dont il esquisse le portrait de ces vilains en costume cravate, tous hissés en haut de l’échelle, ce contrairement à Michael, impressionne et perturbe. Le réalisateur ne se contente pas d’une caractérisation sommaire ni de standards en bon uniforme pour ces malfrats en col blanc.

Il les affuble d’un physique étonnant ; par exemple le handicap de Bannister contraste avec sa position dominante. Et les bons mots affluent tandis que tous sont pris dans un engrenage vertigineux dans lequel le plus vertueux peut basculer. Ainsi, le dialogue filmé en gros plan, entre Grisby et Michael, avec devant eux, un paysage surplombant un précipice se solde par un effet de substitution qui fait croire à la chute de Grisby. Cette démonstration du style flamboyant d’Orson Welles annonce celle, brillantissime de la conclusion.

reflets dans un œil d’or

On se retrouve coincé, à l’image de Michael dans l’antre de la folie. Et en employant une salle remplie de miroirs, lieu de duel inhabituel à l’époque, Orson Welles amorce une longue série de scènes identiques par la suite, à commencer par l’affrontement dans Opération Dragon avec Bruce Lee. Un final monumental, au symbolisme affirmé, où les reflets de chaque protagoniste renvoient à leurs doubles machiavéliques. Troublant.

Il est presque logique que le public ait boudé l’entreprise d’Orson Welles en cette année 1947. Les personnages détestables et la sophistication désirée par le réalisateur pour son film auront atterré plus d’un observateur. Pourtant, La Dame de Shanghai attestait de la puissance créatrice d’un homme en avance sur son temps. Indémodable !

Film américain d’Orson Welles avec Rita Hayworth, Orson Welles, Everett Sloane. Durée 1 h 27. 1947. Date de reprise 25 mars 2026

François Verstraete

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