Iris est arrivée récemment à Séoul. Au fil des rencontres, un jeune homme accepte de l’héberger tandis qu’elle commence à enseigner le français avec une méthode singulière, afin de subvenir à ses besoins.

Perdue en terre étrangère, une femme, au gré de ses déambulations, baigne soudainement ses pieds dans une mare d’eau. Un geste insolite, incompréhensible, farfelu, mais présenté avec toute la spontanéité d’un auteur unique. Au-delà de la puissance poétique du moment, on décèle un mélange d’absurde et d’insignifiance prononcée dans cette scène anodine en apparence. Et Hong Sang-sSoo impressionne de nouveau, en l’espace de quelques secondes comme lorsqu’il montrait sa compagne Kim Min-hee dans Seule sur la plage la nuit, s’arrêter en plein milieu d’un parc au cours d’une promenade, afin de célébrer cet instant fugace.

Certains lui reprochent la démarche pompeuse, voire carrément ennuyeuse, de sa filmographie, les autres adulent sa capacité d’évocation. Néanmoins, ses plus fervents admirateurs pourraient douter d’une formule qu’il réitère jusqu’à l’épuisement et émettre cette interrogation : le sud-coréen, à défaut de se régénérer, a t-il encore quelque chose à raconter ? Il donne en partie une réponse avec La Voyageuse, long-métrage mineur s’il en est dans son œuvre prolifique, mais qui démontre sa résilience dans l’adversité, sa clairvoyance dans le brouillard de l’art.

Réception inattendue

Pour cette occasion, il retrouve l’actrice Isabelle Huppert avec laquelle il collabora pour In Another Country et La Caméra de Claire. Et avec son aide, il va renouer avec l’humour décalé de ses débuts, celui qui jaillit de situations incongrues et qui ne repose pas sur des artifices superfétatoires vus ailleurs. Une manière d’introduire une certaine duplicité dans le cœur de son univers chaotique.

Rire en trompant

Le Sud-Coréen n’a que peu d’équivalents lorsqu’il ausculte le quotidien, transformant de fait les plus petits détails, même anecdotiques, en tranche d’existence authentique, nimbée d’un parfum surréaliste. Ses protagonistes se plient à ses caprices festifs et célèbrent l’amour, l’amitié ou de simples réconciliations, au gré d’une certaine candeur. Toutefois, ces dernières années, le regard du metteur en scène a évolué au fil des événements et dorénavant, ses personnages ne procrastinent plus, ils trompent désormais, pas uniquement pour atteindre leur objectif, mais aussi pour combler leur solitude.

Introspection

La Voyageuse reflète merveilleusement cette tendance tout en mélangeant, avec habileté, le rire et la duplicité. On ignore si les actions des uns et des autres prêtent à sourire ou à se révolter, tant leurs desseins profonds cohabitent avec une naïveté touchante. Iris n’a vraiment rien d’une enseignante, mais pense fermement inculquer les bases d’une langue, à travers l’émotion. Cette manière peu orthodoxe de transmettre un savoir si complexe interpelle et relève sans doute de la fraude. Pourtant, l’once de sincérité qui subsiste dans son approche pousse ses élèves de fortune à la croire.

Ici, l’initiation s’accorde avec des échanges savoureux, agrémentés par les questions toujours identiques d’Iris, qui cherche plus à combler la conversation qu’à apprendre, pour mieux duper ou s’intégrer. Parfois victime, parfois coupable, la Française devient le jouet d’une joute imprévue même si son plus ardent défenseur n’hésite pas à la leurrer. Et comme à son accoutumée, Hong Sang-soo dévoile la supercherie au détour d’un dialogue a priori superflu tandis que ses élans poétiques rejaillissent, non pas par la lecture sur des plaques commémoratives, mais plutôt par des silences lourds de sens. La séquence durant laquelle Iris attend le retour de son élève, seule dans la pièce, hypnotise par sa troublante quiétude.

Enseignement curieux

Femme fatale ?

Contrairement à In Another Country, Hong Sang-soo ne perd pas Isabelle Huppert en terre étrangère et se soustrait de fait à la tentation Lost in translation. Esprit fugace, qui apparaît et disparaît à son gré, Iris vagabonde et apprend, persuadée de pouvoir communiquer, au-delà des mots et des paroles futiles qui nous incombent d’habitude. En quelque sorte, le cinéaste se conforme à la citation de Céline, « Faut pas se faire d’illusions, les gens n’ont rien à se dire, ils ne se parlent que de leurs peines à eux chacun, c’est entendu ».

Si l’on reproche au metteur en scène, une certaine vacuité à son propos, c’est en raison de notre aveuglement face à l’essentiel, à lever le brouillard diaphane qui entoure son art, tantôt léger, tantôt pesant. Et on s’en remet à quelques gouttes alcoolisées pour désinhiber notre perception et accéder à une conscience supérieure. On assiste alors aux pérégrinations d’une femme au culot indéniable, hérité de celui de Monsieur Hulot ou d’Antoine Doinel et teinté de l’innocence de leurs créateurs français. Impossible d’affirmer qu’Hong Sang-soo s’est inspiré de ces illustres personnages, bien que son amour du cinéma hexagonal (notamment pour Éric Rohmer) transpire dans chacun de ses longs-métrages.

Le temps de la création

Et la bonhommie qui se dégage de l’ensemble contraste avec le froid réquisitoire émis par Hong Sang-soo, toujours aussi amer envers un système peinant à mûrir et à entrer de plain-pied dans la modernité. Une mère et un fils s’affrontent poliment et débattent autour de la présence inappropriée d’une intruse. Or, le discours invasif et quelque part déplacé prouve une fois de plus que la Corée doit s’extirper de sa léthargie sociale et s’affranchir d’une morale d’un autre âge.

Quant au réalisateur, il étale encore une fois tout son talent, à travers un long-métrage certes modeste, mais suffisamment étoffé pour combler l’appétit insatiable de ses admirateurs, hélas trop peu nombreux. Si son aridité rebute, elle ne devrait point empêcher de découvrir, au moins par curiosité, l’une des œuvres les plus singulières du siècle en cours.

Film sud-coréen d’Hong Sang-soo avec Isabelle Huppert, Lee Hye-young, Kwon Haehyo. Durée 1h30. Sortie le 22 janvier 2025

Verstraete François

Share this content: