Japon, fin du dix-neuvième siècle, ère Meiji. Depuis cinq ans, Ryuko Sano, alias Oryu, La pivoine rouge, arpente les routes afin de parfaire sa formation de yakuza. Son but, débusquer l’assassin de son père qui brisa sa destinée…
Tandis que la plupart des noms illustres du septième art japonais s’éteignaient peu à peu (en 1968, date de sortie de La pivoine rouge, Mizoguchi et Ozu étaient déjà décédés et Naruse n’allait pas tarder à les rejoindre dans l’au-delà), la relève préféra se concentrer sur le cinéma de genre, ne pouvant égaler leurs prédécesseurs sur la voie dramatique. Par conséquent, des talents émergèrent au fil des années de Kenji Misumi à Kinji Fukusaku, qui redessinèrent les contours du yakuza eiga au chanbara en passant par le kaiju eiga (respectivement, film de yakuza, de sabre et de monstre).
Et parmi les fameux longs-métrages consacrés aux gangsters venus du pays du Soleil levant, on retrouve la saga Lady Yakuza, méconnue en Occident, qui n’a pourtant rien à envier sur pas mal d’aspects à celle de Zatoïchi, Baby Cart ou encore Godzilla. En plaçant au centre des débats une figure féminine déterminée, elle allait à l’encontre des codes en vigueur et du patriarcat prédominant. Le personnage d’Oryu annonce surtout celui de Lady Snowblood et de La Femme Scorpion, qui inspirèrent Quentin Tarantino pour Kill Bill tandis que Kosaku Yamashata amorça les aventures de sa criminelle vengeresse avec un premier volet tout à fait fascinant.
La femme qui voulait être un homme
Le long-métrage s’articule autour d’un postulat choquant pour l’époque et les mœurs en vigueur dans le pays, celui d’un combat pour l’émancipation. Kosaku Yamashita met en exergue tous les aspects et les préjugés qui entravent le quotidien des femmes, a fortiori à travers un film de genre. Si Mizoguchi et Naruse n’avaient pas hésité à traiter du problème, Yamashita ajoute sa pierre à l’édifice avec aplomb, puisqu’il déconstruit au passage l’univers des yakuzas, territoire exclusivement réservé aux hommes. D’ailleurs, l’introduction explique la place qui incombe à Ryuko, destinée à épouser un commerçant afin d’échapper à ce milieu interlope.
En annulant les fiançailles, suite au meurtre du père de Ryuko, le futur mari condamne cette dernière, victime une deuxième fois. Orpheline, elle est aussi écartée d’une vie rangée, loin des complots et des assassinats. Le réalisateur expose sa situation avec une subtilité certaine, ne verse pas dans la complaisance, pour mieux s’interroger sur les origines d’une vocation, presque fatidique. En devenant Oryu, Ryuko endosse un lourd héritage et accepte soi-disant son côté masculin pour survivre. Néanmoins, si la route de la protagoniste semble inexorablement tracée, le portrait établi se démarque des attentes et des contours esquissés au préalable.
Certes, elle exige à celles et ceux qu’elle croise sur son chemin de la considérer comme un homme. D’ailleurs, durant ces instants, on décèle une posture dénuée de finesse et le discours clamé haut et fort perd de fait aussi bien en intensité et en virulence. Toutefois, il n’existe que pour dissimuler les intentions du cinéaste, faussement campé sur ses positions, à l’instar de son personnage. Contrairement à une matrone entièrement vouée à son clan, quitte à sacrifier son fils unique, Oryu se distingue de ses adversaires, ne négligeant jamais ses valeurs, montre de la compassion et s’affranchit des règles en vigueur. Plus honorable qu’un samouraï déchu, elle prouve à maintes reprises qu’elle n’a rien à envier au sexe dit fort. Quand la vengeance se substitue à la raison, elle renoue avec des vertus humanistes qui vont au-delà d’une logique typique masculine ou féminine.
Un air de tragédie
Et cette vision peu classique s’accorde avec celle de l’évolution du Japon de l’ère Meiji. Tout comme celui de l’après-guerre, cette période située entre 1868 et 1912 comporte son lot de mutations sociétales et technologiques. Les yakuzas entrevoient la diversification de leurs activités (prêts à s’acheter une virginité), les progrès affluent (à commencer par les moyens de locomotion) et la population goûte à une stabilité tant souhaitée. Le réalisateur s’appuie sur ce cadre pour insuffler des accents tragiques à cet ensemble iconoclaste, bercé par une photographie somptueuse.
On devine que tout va mal se terminer et que rien ne sera épargné à Oryu, damnée malgré elle et contrainte de subir une initiation que son père lui refusait. La violence va crescendo, même si la magnanimité de l’héroïne aurait dû empêcher le pire. Certes, Yamashita dote quelques personnages d’un comportement caricatural afin de parvenir à ses fins et de soutenir son récit de manière artificielle. Toutefois, on lui pardonne volontiers cet écueil, puisqu’il sème les germes d’une conclusion explosive, pour mieux contraster avec la quiétude et l’équilibre apporté par Oryu.
Quand les hordes déferlent, ne reste plus qu’à la fière guerrière de dégainer son sabre et de trancher dans le vif, tandis que son acolyte dévaste les lieux à coup de dynamite. La poésie laisse place à la barbarie dont personne ne ressortira indemne. Ces quelques minutes de bravoure, parfaitement maîtrisées, sont dignes des moments épiques des chanbara.
Ainsi, avec La pivoine rouge, Yamashita élabora les fondations d’une franchise pas exempte de défauts, mais suffisamment accrocheuse pour mériter un statut culte. Quant à Oryu, elle s’imposait d’emblée comme l’un des personnages les plus intrigants du paysage cinématographique japonais, à la sortie du film.
Film japonais de Kosaku Yamashita avec Junko Fuji, Ken Takakura, Tomisaburo Wakayama. Durée 1h38. Date de reprise 5 novembre 2025
N.B : En sus de la reprise de La pivoine rouge en salles, Carlotta Éditions propose cette semaine un coffret blu-ray réunissant l’intégralité des opus de la saga, accompagnée de bonus exclusifs.
François Verstraete
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