Enquêteur free lance pour des compagnies d’assurances, John Trent part sur les traces de Sutter Cane, un auteur de romans d’horreur à succès, fraîchement disparu. Sa quête va le mener dans une inquiétante bourgade de Nouvelle-Angleterre et le confronter à un univers terrifiant. Un voyage au cœur d’un cauchemar vivant…
Ils sont quatre, tous sont américains, quatre écrivains qui ont marqué de leur empreinte la littérature fantastique au point d’en devenir les piliers du genre. Edgard Allan Poe, Richard Matheson, Stephen King et Howard Philip Lovecraft. Longtemps resté dans l’anonymat en Europe, ce dernier a glané ses lettres de noblesse posthume depuis dix ans avec l’émancipation fulgurante de la pop culture. Jeux vidéos, bande dessinée, essais et jeux de société se sont emparés de l’œuvre du maître de Providence.
Spécificité de Lovecraft, son attachement si ce n’est une foi indéfectible voué à une mythologie créée de toute pièce, au sein de laquelle une multitude d’entités cosmiques seraient tapies dans l’ombre, disposées à revenir sur terre afin d’asservir la planète et anéantir ses habitants. Ses nombreuses nouvelles traitent de quidams ordinaires confrontés à la terreur la plus pure, indescriptible, indicible selon ses propres mots.

Paradoxalement, le style spécifique de l’écrivain se prête mal à des adaptations cinématographiques. On dénote les essais de Stuart Gordon (Re-Animator, l’Au-delà) ou encore le film à sketches consacré au Necronomicon. Mais aucun n’est parvenu à retranscrire l’ambiance des récits d’origine alors que les allusions au Mythe de Cthulhu parsèment les autres medias du célèbre asile d’Arkham de Gotham au livre maudit d’Evil Dead.
Le choc de deux visions
Adepte et admirateur de Lovecraft, Carpenter ne s’est jamais caché avoir cherché à transposer à l’écran l’atmosphère si spécifique présente dans les ouvrages de son idole. Ainsi, The Thing et surtout Prince des ténèbres témoignèrent de la noble tentative du cinéaste, il faut le souligner très réussie, bien qu’il n’adapta point un écrit particulier de Lovecraft. Constat identique pour l’Antre de la folie, même si avec ce long-métrage, Carpenter adopta une posture radicalement différente, délaissant une approche implicite au profit d’un engament totalement explicite aux allures de pastiche assumé.
Amoureux des prophéties eschatologiques, Carpenter achève avec L’Antre de la folie ce qu’il dénomme lui-même sa trilogie de l’Apocalypse composée de The Thing et de Prince des ténèbres. Ces deux films exacerbent la propension du metteur en scène à confronter ses protagonistes à des forces qu’ils ne comprennent pas. Point d’indulgence, mais au contraire une large part de responsabilité face au drame qui frappe les uns et les autres.

Pour Carpenter, l’Homme est victime de ses péchés passés, de ses fausses certitudes, de son arrogance, de son désir de contrôle jamais assouvi. Avec L’Antre de la folie, Carpenter amplifie ses convictions jusqu’à plonger John Trent dans la démence, tout en brisant allégrement le quatrième mur via une mise en abyme particulièrement habile.
Une formule astucieuse
Pourtant, en lieu et place d’user d’artifices narratifs ostentatoires, hérités de procédés censés accentuer un twist éventuel à la manière d’Usual Suspects, Carpenter s’ingénie plutôt à reproduire les schémas lovecraftiens tout en y mêlant son génie. L’univers paranoïaque de Lovecraft sied fort bien à Carpenter tant les deux hommes se rapprochent dans l’art subtil de précipiter peu à peu leurs personnages dans l’hystérie, de les faire vaciller hors de la réalité, du confort de leur quotidien.
Pour Lovecraft, l’important tient dans le contraste entre la perception du monde et le face-à-face avec l’inconnu, l’indicible comme il se plaît à le dire, l’horreur venue du fin fond du cosmos. Pour Carpenter, ce contraste existe tout autant, mais va plus loin, dissimulant très souvent un discours sociopolitique puissant, convictions anticapitalistes à la clé.

Les tribulations de John Trent circonviennent à celles imaginables aussi bien par Lovecraft que Carpenter. Sa rencontre avec des forces qui dépassent son entendement, sa raison, ébranle ses certitudes les plus profondes alors qu’il tente de se raccrocher maladroitement à ses habitudes libérales. D’où proviennent la fraude, le montage, l’illusion, se plaît-il à interroger ? Dernier pilier qui le rattache quelque peu au monde des vivants, sa cigarette qui finira également par s’éteindre tout comme sa foi dans des normes acceptables.
Échappatoire en enfer
La confiance accordée à un système d’information plus seulement corrompu, mais qui corrompt ceux qui s’y plient, qui façonne l’environnement d’une autre manière, le fait plonger doucement dans la folie permettant ici à des êtres innommables de faire main basse sur la planète. La puissance du livre, de ce qu’il renferme, cesse d’instruire ou de nourrir l’inconscient collectif pour devenir instrument de destruction, un paradoxe.

Quant à son auteur, le machiavélique Sutter Cane, il incarne aussi bien le démiurge dément propre au genre que le metteur en scène, celui qui dirige ses créations telles des marionnettes pour mieux leur dévoiler la machination en cours, vaste farce tant à l’échelle cosmique qu’artistique. Ici, distinguer l’imaginaire de la réalité ne permet pas de résoudre une sordide équation, mais plutôt de narguer des pantins dénués de véritable autonomie.
Bien plus qu’un exercice de style, qu’un hommage assumé ou qu’une énième fable socio politique du cinéaste, L’Antre de la folie rassemble la somme de toutes les peurs larvées au plus profond de nous, la mise en garde face à un obscurantisme galopant, mais surtout, les éléments collés bout à bout, s’affirme comme la comédie noire la plus cynique et la plus culottée de ces vingt-cinq dernières années.
Film américain de John Carpenter avec Sam Neil, Jürgen Prochnow, Julie Carmen. Durée 1h35. 1995
François Verstraete
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