L’année 2025 s’achève et il est donc temps de dresser un bilan sur la qualité des films sortis au cinéma ou sur les plateformes durant cette période. Encore une fois, peu d’œuvres convaincantes, surtout du côté de la culture populaire (et la faute n’en incombe pas uniquement aux super-héros). Sur cet aspect, le constat d’une production déliquescente, s’impose, symbolisé par le boursouflé Avatar : De feu et de cendres. Hélas, niveau travaux dits d’auteur, le résultat ne s’avère pas non plus probant ; entre la déception Mickey 17 et les essais certes non dépourvus de sympathie, mais ampoulés et surévalués (Résurrection, The Brutalist), le spectateur averti peine à renouer avec les joies d’une litote aux abonnés absents.
Fort heureusement, quelques artistes ont réussi à se distinguer cette année marquée par des entreprises chinoises ambitieuses, pas forcément récompensées, mais très souvent courageuses (à l’image de A New Old Play). Et ce n’est donc point étonnant que le superbe Black Dog se soit extirpé de la mêlée, brillamment, confirmant l’avènement d’un authentique talent. Il se hisse ainsi au premier rang d’un classement qui comporte des noms bien connus (Kathryn Bigelow, Paul Thomas Anderson, Adbdelatif Kechiche, Dominik Moll), d’autres que l’on aime soutenir (Hong-Sang soo, Kiyoshi Kurosawa, Richard Linklater) et des figures qui s’aguerrissent de plus en plus (Shih-Ching tsu, Joachim Trier).

1 Black Dog
Qui aurait pu imaginer que Guan Hu allait accoucher d’un bijou de l’envergure de Black Dog ? Considéré comme un fidèle partisan du régime en place, le cinéaste derrière La Brigade des 800 et à la carrière déjà conséquente, n’avait jusque là jamais montré pareilles qualités. Grâce à Black Dog, ancienne chenille, il se mute désormais en papillon et prend son envol. Marqué par la crise du Covid et le confinement, il retranscrit l’expérience d’une nation dans son long-métrage, aidé par les conseils judicieux du vétéran Jia Zhangke.
En s’intéressant sur le destin d’un inadapté et ex-prisonnier, Guan Hu délivre une fable politique poétique, en territoire hostile, dans une région isolée de la Chine, frontalière à un vaste désert. Le réalisateur parle de rédemption et surtout des liens ténus entre l’Homme et l’animal ; quand un maître et son chien sont confrontés à la violence de la société, ne leur reste plus qu’à s’unir et à braver les obstacles, au-delà de la douleur et du sang. Incontestablement le film de l’année et l’un des sommets de la décennie en cours !
Film chinois de Guan Hu avec Eddie Peng Yu-Yang, Tong Liiya, Jia Zangkhe.
2 A House of Dynamite
On attendait avec impatience le retour de Kathryn Bigelow sur le devant de la scène, après l’échec injuste de Detroit. Et notre persévérance est désormais récompensée, puisqu’elle revient par la grande porte, grâce à Netflix (au grand dam des détracteurs de la plateforme, n’est-ce pas James Cameron) avec un thriller haletant. Les ressorts dramatiques de A House of Dynamite reposent sur la peur d’un holocauste nucléaire imminent, ravivée par les conflits récents. Un missile d’origine inconnue fonce sur les États-Unis et les dirigeants ne disposent que de dix-huit minutes pour éviter la catastrophe.
Afin de densifier son récit, la réalisatrice emploie le fameux effet Rashômon. Ainsi, on assiste aux événements à travers le regard de différents protagonistes, tous impuissants face à la menace. Kathryn Bigelow souligne l’entropie qui gangrène le pays tandis que la mort s’apprête à frapper. Elle signe de fait une œuvre magistrale, dans la lignée de Point Limite de Sidney Lumet, Docteur Folamour de Stanley Kubrick et de Patlabor 2 de Mamoru Oshii.
Film américain de Kathryn Bigelow avec Rebecca Fergusson, Idris Elba.
3 Une bataille après l’autre
Beaucoup de cinéastes s’intéressent à la fracture qui divise la société américaine, pas toujours avec succès hélas (cf. Eddington d’Ari Aster). Voilà pourquoi Une bataille après l’autre de Paul Thomas Anderson suscitait énormément d’espoirs, tant le réalisateur a démontré sa capacité par le passé, à traiter de sujets épineux avec subtilité. Avec son film d’anticipation, sa réflexion fait mouche, même si elle verse parfois dans l’approximation (notamment au moment d’évoquer la figure de Teddy Roosevelt).
Forces de l’ordre fascisantes et anarchistes assassins s’opposent, sans se soucier des dommages collatéraux causés, au sein de cette Amérique à bout de souffle. Et au milieu du chaos ambiant, se dresse un perdant pathétique, ancien révolutionnaire prêt à tous les sacrifices pour extirper sa fille des griffes de sa némésis. Si Leonardo DiCaprio déçoit quelque peu dans le rôle phare, Sean Penn en revanche, impressionne sous la peau d’une authentique ordure, méconnaissable physiquement. Quant à Paul Thomas Anderson, il superpose avec maestria toutes ses préoccupations à son pamphlet, son goût pour les liaisons toxiques transpire dans de nombreuses scènes. Et que dire de la conclusion dans la veine de celle de La Prisonnière du désert !
Film américain de Paul Thomas Anderson avec Leonardo DiCaprio, Sean Penn
4 Ce que cette nature te dit
Apprécié par une partie de la critique, boudé par un large public, Hong Sang-soo ne cesse de diviser, ce en raison d’une approche aride, sans fards, répétitive, clameront certains et pour beaucoup vide de sens. Pourtant, ce fervent admirateur d’Éric Rohmer et de Yasujiro Ozu, a compris depuis ses débuts, qu’en dépit d’un manque de moyens évidents, il était capable de plier l’espace, le temps et les sons à sa volonté, transformant les plus insignifiantes situations du quotidien en authentiques leçons de vie.
Point de relent politique dans son discours, juste une rhétorique concernant nos modes de fonctionnement et nos réactions face à l’amour, l’amitié ou la solitude. Ce que cette nature te dit, sans s’imposer comme un sommet de son œuvre, personnifie pourtant une méthode éprouvée. Durant un séjour chez sa future belle-famille, un jeune poète se confronte aux préjugés et s’efforce de conserver ses principes et sa liberté. Une fable contemporaine quasi autobiographique non dénuée d’humour et d’espoir.
Film sud-coréen d’Hong Sang-Soo avec Ha Seong-guk, Kang So-yi
5 Dossier 137
Après l’excellent La Nuit du 12, Dominik Moll s’invite de nouveau dans le labyrinthe de l’administration judiciaire et plus précisément dans les locaux de l’IGPN, en se concentrant sur l’enquête d’un de ses membres, interprété par Léa Drucker. L’investigation porte sur des violences commises par les forces de l’ordre, durant les manifestations des Gilets jaunes. Une fois encore, l’analyse du metteur en scène se distingue par sa pertinence et sa nuance.
Il n’opte ni pour la complaisance ni pour le réquisitoire à charge : il préfère plutôt dresser un inquiétant état des lieux, soulignant le caractère absurde et aporétique qui gangrène aussi bien la pensée de la population que celle des institutions. Quand les préjugés et la peur épousent la pression exercée par les autorités ou celles des opposants, rien ne va plus et la violence s’empare des uns et des autres. Seule une femme s’échine à préserver l’essentiel afin d’appliquer un semblant de justice et de rétablir l’équilibre. David peut-il encore triompher de Goliath ?
Film français de Dominik Moll avec Léa Drucker, Jonathan Turnbull.
6 Left-Handed Girl
Parmi les collaborations fructueuses de ces dernières années, on relève l’association entre Sean Baker, récompensé aux Oscars et à Cannes pour Anora, et Shih-Ching Tsu. Cette fois, cette dernière se retrouve derrière la caméra tandis que Sean Baker officie à l’écriture de Left-Handed Girl, un portrait touchant d’une famille nucléaire dans le Taipei d’aujourd’hui, composée d’une mère célibataire et de ses deux filles. Confronté à des difficultés permanentes, le clan se serre les coudes et fait front dans une ville en perpétuel mouvement.
Dans une certaine mesure, la réalisatrice prolonge le travail d’Edward Yang avec Yi Yi, en traitant de l’avenir d’une mégalopole et de ses résidents ; excepté que les immeubles rutilants laissent place à un quartier commerçant regorgeant d’activité, au sein duquel on ne dort jamais. Et dans cette vaste fourmilière, chaque protagoniste s’évertue à s’émanciper et glaner quelques instants fugaces de bonheur, à l’image de la déambulation en scooter de Shu-Fen et I-Jing.
Film taïwanais de Shih-Ching Tsu avec Shih Yuan Ma, Janel Tsai
7 Mektoub My Love : Canto Due
Il aura fallu patienter sept ans pour connaître la suite des aventures d’Amine, alter ego quasi revendiqué d’Abdelatif Kechiche, après un Mektoub My Love : Canto Uno prometteur… mais voilà, le réalisateur a déclenché un véritable scandale au Festival de Cannes 2019 avec Mektoub My Love : Intermezzo au contenu sulfureux et vulgaire. Par conséquent, on doutait de l’avenir de cette saga singulière, chronique sensuelle se déroulant au cœur du sud de la France, pendant les années quatre-vingt-dix. Avec Canto Due, Kechiche fait amende honorable et renoue avec les qualités qui ont porté La Graine et le Mulet ou La Vie d’Adèle.
Les dialogues tournés en plan-séquence et l’insignifiance même du synopsis engendreront de la frustration et de l’incompréhension auprès d’un large public. Néanmoins, le dispositif du cinéaste puise sa force dans des situations que l’on a tous vécues, des tentations auxquelles nous avons tous cédé et des rêves auxquels nous avons tous aspiré. Et le long-métrage reflète ni plus ni moins que notre propre existence et nos âmes avec crédibilité.
Film français d’Abdelatif Kechiche avec Shaïn Boumedine, Jessica Pennington
8 Valeur sentimentale
Avec Julie (en 12 chapitres), Oslo, 31 Août ou Thelma, Joachim Trier a démontré ses talents de directeur d’interprètes et de dramaturge. Et il poursuit son étude des relations humaines au vingt-et unième siècle avec Valeur sentimentale, reparti du Festival de Cannes avec le prestigieux Grand Prix. L’héroïne d’Oslo, 31 Août, Renate Reinsve participe au projet aux côtés de Stellan Skarsgard et Elle Fanning. Une distribution de qualité à même d’offrir une performance de composition adéquate à un ensemble digne d’Ingmar Bergman.
Le cinéaste explore les scènes de vie familiale avec une précision approchant celle de son illustre modèle, tandis qu’un père et sa fille renouent malgré eux. Opération cathartique au sens premier du terme, Valeur sentimentale dissèque malaise insondable et secrets indicibles, pour mieux célébrer une réconciliation finale attendue.
Film norvégien de Joachim Trier avec Renate Reinsve, Stellan Skarsgard
9 Nouvelle Vague
Nul n’est prophète en son pays et depuis quelques années, ce ne sont plus les locaux qui évoquent leur propre culture cinématographique. Ainsi Martin Scorsese parlait de Georges Méliès avec Hugo Cabret pendant que Michel Hazavanicius faisait de même pour la période muette américaine, avec The Artist. Un échange de bons procédés en somme, quoiqu’un peu curieux. Et il y a peu, ce fut Richard Linklater qui nous projette dans une époque où tout a commencé pour François Truffaut, Jean-Luc Godard et Claude Chabrol avec Nouvelle Vague.
Le réalisateur relate le courant qui bouleversa l’Histoire du septième art hexagonal, en s’attardant sur la genèse d’À bout de souffle, qui révéla Jean-Paul Belmondo au monde entier. Si le long-métrage n’est pas exempt de défauts et s’il risque de désorienter un public non initié (les références ici sont légion), il parvient néanmoins à reproduire ce vent de fraicheur qui balaya tout sur son passage. Amusant, iconoclaste, sarcastique, Nouvelle Vague honore avec brio ses idoles.
Film franco-américain de Richard Linklater avec Guillaume Marbecq, Zoey Deutch.
10 Cloud
Hasard d’un calendrier chargé, ce sont bel et bien trois films de Kiyoshi Kurosawa qui ont débarqué dans notre contrée en 2025. Le perturbant Chime, l’inégal La Voie du serpent et le fascinant Cloud, qui symbolise à lui seul le savoir-faire de cet auteur pas comme les autres. Polar qui interroge sur les maux du siècle, Cloud raconte la descente aux enfers d’un japonais prêt à tout pour s’enrichir légalement ou non, quitte à exploiter les failles du système. Le long-métrage se penche sur le phénomène du scalp, dérive des pratiques commerciales ultralibérales tout en se soumettant à l’âpreté formelle du réalisateur.
Comme à son accoutumée, il libère des spectres d’outre-tombe ou ici d’internet qui fondent sur leur proie, pour mieux la déchiqueter. Kurosawa inocule une bonne dose de cynisme et de désespoir pour souligner l’avidité et l’abandon des valeurs, à commencer par l’honneur, cher pourtant à la société japonaise. Tout concourt à une résolution dans le sang, qui adviendra lors d’une fusillade tournée avec une incroyable virtuosité.
Film japonais de Kiyoshi Kurosawa avec Masaki Suda, Daiken Okudaira.
Les 5 meilleures reprises au cinéma
2025 fut également propice à diverses reprises et le public a pu (re)découvrir sur grand écran (puis en en DVD/Blu-Ray) quelques classiques ou incunables. Voici celles qui nous ont marqués.
Yi Yi
Prix de la mise en scène cannoise en 2000, le monument d’Edward Yang est resté invisible pendant très longtemps. Fresque grandiose centrée autour d’une famille taïwanaise, le film parle de vie, de mort et d’amour avec simplicité tout en décrivant l’entrée de la cité asiatique dans la modernité. Un bijou poétique et poignant, à l’aura intacte.
Film taiwanais d’Edward Yang avec Wu Nien-jen, Jonathan Chang.
The Killer
Metropolitan Films Export a eu la bonne idée de ressortir une grande partie de son catalogue de films de genre hongkongais, à commencer par les polars de John Woo. On se délecte devant les empoignades d’À toute épreuve et de The Killer. Ce dernier, variante du Samouraï de Jean-Pierre Melville constitue l’un des sommets du cinéaste, qui lui a permis de s’exporter à l’international. Un long-métrage au lyrisme évident, nourri à la violence exacerbée et aux regrets de toute sorte.
Film hongkongais de John Woo avec Chow Yun-fat, Danny Lee.
Barry Lyndon
Certes, le chef-d’œuvre de Stanley Kubrick demeurait disponible ; néanmoins, la qualité de la restauration est à signaler et permet de rendre hommage au travail dantesque du réalisateur. Fresque historique à l’ambition démesurée, Barry Lyndon suit le parcours d’un arriviste, perdant de nature, qui se hissera en haut de l’organigramme social pour mieux chuter par la suite. Mythique.
Film américain de Stanley Kubrick avec Ryan O’Neal, Marisa Berenson.

Nuages flottants
Il est hélas, très délicat de se procurer ou de pouvoir visionner la plupart des longs-métrages de Mikio Naruse, l’un des immenses metteurs en scène nippons. Voilà pourquoi il fut agréable pour beaucoup de (re)voir son superbe mélodrame Nuages flottants, qui raconte la romance tragique entre un homme pathétique et lâche et sa maîtresse, à la résilience hors norme. Le tout ancré dans une atmosphère d’après-guerre et de changement. Une pièce d’orfèvrerie.
Film japonais de Mikio Naruse avec Hideko Takamine, Masayuki Mori.
L’Œuf de l’ange
Tombé peu à peu dans l’oubli, Mamoru Oshii a néanmoins contribué à la reconnaissance de la pop culture et de la science-fiction auprès de l’intelligentsia, tout en influençant une grande partie de l’industrie occidentale (de James Cameron aux Wachowsky) avec des travaux de l’envergure de Ghost in the Shell et Avalon. Pourtant, sa première réalisation a attendu presque quarante ans avant d’être diffusée chez nous. L’Œuf de l’ange s’impose comme une fable obscure, dérangeante, mystique qui questionne sur la perte de la foi au sein des sociétés contemporaines. Un OVNI !
Film d’animation japonais de Mamoru Oshii avec les voix originales de Mako Hyodo, Keiichi Noda.
François Verstraete
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