La trajectoire sinueuse de Vadim Baranov, ancien artiste talentueux devenu conseiller politique de Vladimir Poutine dans les années deux-mille.
Olivier Assayas occupe une place à part au sein du paysage cinématographique français. Professeur et critique aux Cahiers du cinéma, il porte un lourd fardeau, celui de succéder, de par sa position, à une lignée prestigieuse composée de figures illustres telles que François Truffaut, Jean-Luc Godard ou Claude Chabrol. Hélas, au lieu de chercher son propre style, à l’instar de ses aînés, il se contente trop souvent d’imiter, en sus de proposer des pamphlets assez réducteurs. Ainsi, il a beau singer Joseph Mankiewicz dans Sils Maria, il ne se hisse jamais au niveau du maître.
Fort heureusement, il réussit quelques fois à toucher du doigt l’équilibre comme avec Personal Shoper… mais c’est trop peu. Voilà pourquoi son nouveau projet intriguait, tant il s’avérait risqué. En adaptant le roman éponyme de l’italo-suisse Giulano da Empoli, Le Mage du Kremlin, il tente de disséquer l’évolution de la Russie depuis la chute du bloc soviétique et l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, avec les conséquences géopolitiques que cette dernière a entraînées.
La situation actuelle laisse planer le pire pour le futur de la planète, et l’action de la Russie n’y est pas étrangère. Il faut surtout remettre en perspective l’Histoire d’une nation, vaste comme un continent, dont la population n’a jamais été cernée de manière adéquate par l’Occident, bien avant la venue du communisme. Colosse aux pieds d’argile ou rouleau compresseur (les métaphores qui qualifiaient la Russie à l’aube de la Première Guerre mondiale) induisent une puissance considérable reposant sur des fondations fragiles… ce que Da Empoli et Olivier Assayas s’évertuent de démontrer, pas toujours avec succès !
L’homme qui susurrait à l’oreille de Poutine
Le long-métrage se concentre sur la destinée hors norme de Vadim Baranov, incarné par Paul Dano plutôt convaincant, fils d’un ancien membre éminent du régime soviétique, qui passera en l’espace d’une décennie, du statut d’artiste avant-gardiste à celui de conseiller privilégié de Vladimir Poutine. Ce personnage fictif s’inspirerait, a priori, d’un homme influent existant réellement, Vladislav Sourkov. Comme il l’explique à son père, Vadim embrasse à bras le corps une ère de changement, durant laquelle il compte bien se démarquer.
Entre récit d’une ascension et d’une chute, faux documentaire et thriller politique, Le Mage du Kremlin peine à trouver un certain équilibre. En revanche, en dépit d’une écriture ampoulée, le film se distingue grâce à quelques bons mots et répliques bien senties. Les quarante premières minutes qui relatent la chute de l’Union soviétique, le passage à la démocratie et la libération des mœurs s’avèrent les plus intéressantes. Vadim évolue tel un poisson dans l’eau et comprend aisément les changements de paradigme.
On est fasciné alors par sa capacité d’adaptation, sa clairvoyance qui lui confère un coup d’avance sur ses adversaires ou comment sa fibre empathique au sens originel du terme lui permet d’analyser la psychologie de tout un peuple. Tandis que plusieurs de ses alliés sont encore ancrés dans le passé, lui envisage déjà le futur, ce qui facilite la tâche de Vladimir Poutine, celle d’asseoir non seulement son autorité, mais aussi de gagner du terrain dans des domaines qui lui sont inconnus.
Paresse stylistique
Cette force du long-métrage, ou plutôt l’unique bon point, ne saurait occulter la lourdeur d’un pensum qui ne n’accorderait pas sa forme à son sujet passionnant. En effet, Le Mage du kremlin décrypte l’évolution de la Russie depuis le milieu des années quatre-vingt-dix jusqu’au début des années deux mille vingt, avec une authentique précision universitaire (l’auteur de ces lignes, historien à ses heures, a apprécié la recherche minutieuse), en expliquant les raisons de l’échec de la démocratie, la pérennité du règne de Poutine et les causes des différents conflits dans lesquels le pays est engagé depuis plus de vingt ans.
Malheureusement, cette démonstration se conjugue à un ensemble assommant, puisqu’ Olivier Assayas se complait dans une succession de description d’événements divers, en sacrifiant ses protagonistes sur l’autel de sa leçon. Hormis la romance entre Paul Dano et Alicia Vikander par ailleurs sans saveur et l’implication des personnages dans un jeu de manigances, on ne perçoit jamais les aspérités dans leurs portraits. Les rapports humains se résument à un lot de complots et de trahisons.
En outre, la voix off de départ, insupportable et très mal employée, le recours au pléonasme et autres répétitions nuisent au peu d’efforts de mise en scène. On s’interroge alors sur la pertinence de ce long-métrage, délesté de toute émotion tandis qu’Olivier Assayas a oublié l’importance du contenant.
Dépourvu d’un traitement de qualité, Le Mage du Kremlin se vide de sa substance et ne procure, par conséquent, aucune satisfaction. On assiste à un cours monotone délivré par un professeur exigeant, mais nullement charismatique.
Film franco-américain d’Olivier Assayas, avec Paul Dano, Alicia Vikander, Jude Law. Durée 2h25. Sortie le 21 janvier 2026
François Verstraete
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