Sung Tse-ho et Mark Lee travaillent pour l’un des parrains de la pègre de Hong-kong et se sont spécialisés dans le trafic de faux billets. En dépit de la demande de son père, Ho hésite à décrocher même si son frère cadet intègre l’académie de police. Lors d’une opération, Ho est trahi par un subordonné et est envoyé en prison. Le début d’un long calvaire…
L’industrie du septième art possède cette capacité à se régénérer et à innover pour le meilleur et pour le pire. Si on s’interroge actuellement sur son avenir, en raison du délitement qualitatif de la production, on ne peut nier que par le passé, elle a réussi de nombreuses métamorphoses. Aux États-Unis, l’âge d’or a cédé sa place au Nouvel Hollywood, tandis que la Nouvelle Vague en Europe a supplanté l’héritage des Jean Renoir, Julien Duvivier et Michael Powell. À Hong-kong, la situation s’avère similaire, même si l’évolution fut plus lente.
Difficile de succéder pour la génération des années quatre-vingt aux têtes de gondole qu’étaient Chang Cheh, King Hu ou encore Liu Chia Liang, qui offrirent au film de sabre et d’arts martiaux ses plus belles heures. Pourtant, à l’instar de l’Europe, une Nouvelle Vague se répandit sur l’archipel, sous l’impulsion d’auteurs tels que Stanley Kwan ou d’un producteur fantasque Tsui Hark, qui prit sous son aile, les talents émergents, friands du cinéma de genre. Parmi eux, on relève bien entendu John Woo. Lorsqu’il accouche du premier volet du Syndicat du crime en 1986, le réalisateur est déjà apprécié localement.
L’ancien élève de Chang Cheh s’est distingué avec La Dernière chevalerie, un wu xia hélas oublié et a proposé un essai contemporain violent et cynique avec Les Larmes d’un héros. Ne manque qu’à cet amoureux de l’œuvre de Jean-Pierre Melville et de Sam Peckinpah, qu’une consécration à l’international. Et Le Syndicat du crime s’érigera comme son porte-étendard au-delà des frontières. En collaborant pour la première fois avec Chow Yun-Fat (qui s’était révélé chez Stanley Kwan) et avec l’étoile montante Leslie Cheung, John Woo imposa définitivement sa patte avec un polar nihiliste que n’auraient pas renié ses idoles occidentales.
L’impossible rédemption
À l’instar de Martin Scorsese, Francis Ford Coppola et Jean-Pierre Melville, John Woo explore les milieux interlopes ; son approche réductrice et assez superficielle est compensée par la composante lyrique prononcée et une caractérisation des protagonistes bien établie qui supplantent toute sensation de manichéisme. Un souffle romantique imprègne cette atmosphère ; la nostalgie s’empare des uns et des autres, s’enrichir grâce au crime ne doit pas se substituer à l’honneur. Et les actes de d’Ho sont dictés par un code moral bien défini, qui s’affranchit de la frontière entre le bien et le mal.
Les moments a priori anodins qui décrivent un bonheur fugace symbolisent à eux seuls l’état d’esprit d’un gangster de la vieille école, qui refuse l’égoïsme et l’égocentrisme. Ses instants complices, partagés avec Mark et son frère, soulignent son profond désir de ne pas abandonner quelques valeurs, sur l’autel de l’argent. Or, la jeune génération pousse, avide de faire ses preuves, de tout balayer, quitte à broyer ce qu’il a construit. La métaphore subtile qui se dissimule derrière la guerre à venir implique la rupture entre les figures cinématographiques d’antant et les nouveaux visages prêts à tout emporter… même si comme souvent, le passé n’est point traité avec politesse et que les dommages collatéraux surviennent.
La maîtrise du réalisateur affleure durant les premières séquences d’affrontement, présentées en simultané. Le parallélisme effectué entre la fuite d’Ho et l’attaque d’un assassin contre sa famille marque la fin d’une ère et d’une forme de pureté. Ces scènes charnières pendant lesquelles les destins basculent insufflent le caractère tragique hérité de Melville souhaité ; la confrontation des uns et des autres face à l’échec appelle à la solitude.
Fratrie dysfonctionnelle
Le récit repose sur une affaire de famille ou plutôt de fratrie, celle de sang, celle que l’on choisit et celle que l’on a reniée, pour assouvir ses ambitions. Les trahisons authentiques ou conséquentes à un enchaînement d’événements désastreux conduisent à un statu quo ; la haine de Kit envers Ho, qu’il rend responsable du meurtre de leur père, l’amitié entre Mark et Ho remise en question et l’ascension de Shing, au détriment de ses anciens compagnons sont autant d’éléments qui aliment un drame quasi shakespearien.
Et tout l’intérêt de l’entreprise de John Woo se précise à travers les rapports qu’entretient ce minuscule groupe d’individus : humaniser au maximum le concentré d’action à l’écran, puisque derrière chaque tir de révolver se cache une histoire, petite ou grande. Voilà pourquoi Mark explique que pointer une arme sur lui ne relève jamais de l’anecdote gratuite. On se passionnerait presque davantage sur la réconciliation inenvisageable entre Sung et Kit, ou la rédemption presque impossible de l’ancien malfrat, malgré ses efforts déployés.
Les remords et surtout la honte qui hantent les protagonistes les empêchent d’avancer ; Jackie personnifie à elle seule ces sentiments larvés, incomprise dans sa tentative de médiation. On devine sa détresse dès la première demi-heure, avant l’assaut fatidique qui changera sa vie. Sa maladresse ne touche personne, elle agace plutôt tandis que le manque de compassion de son entourage témoigne d’une forme d’hypocrisie, puisque le soi-disant honneur ou la soumission à la justice prévalent sur une quelconque bienveillance, assimilée ici à de la complaisance.
Matrice et prolongement
Avec ces éléments, on saisit aisément le mode opératoire à venir de John Woo par la suite ; quand on regarde, avec le recul, Le Syndicat du crime aujourd’hui, on observe le passé, le présent bien sûr et l’avenir du cinéaste et de son œuvre. La maturité s’acquiert avec l’expérience et ici, celle engrangée sur La Dernière chevalerie et Les Larmes d’un héros lui permet d’accoucher d’un premier sommet narratif et technique. La maîtrise affichée se soumet aux exigences thématiques et à ce fond lyrique hérité de Jean-Pierre Melville qui ne cessera de rejaillir, dans The Killer et évidemment dans Une balle dans la tête.
Ainsi, on est touché par les retrouvailles amères entre Ho et un monde qu’il ne comprend plus, qu’il a souvent idéalisé. Lorsqu’il aperçoit furtivement Mark, handicapé et corvéable, se plier aux pires humiliations, il perd définitivement cette âme romantique liée à l’univers du crime organisé. Les règles en vigueur ont été balayées pendant son absence et désormais, le trafic d’armes et de drogue ont supplanté l’art noble des faussaires. Néanmoins, pour John Woo, tous ces actes sont condamnables et l’aveuglement des uns et des autres leur sera fatal. Seules vertus importantes, une amitié authentique profonde et la préservation d’un certain esprit de famille.
Entretemps, les fusils automatiques et les Berettas déversent un déluge de feu, stylisé par le maniérisme revendiqué de John Woo, très influencé par les ralentis de Sam Peckinpah. Si l’hémoglobine coule à flots, c’est pour souligner davantage la tragédie de l’ensemble. La mort fauche innocents et gangsters sans distinction et le réalisateur annonce sans équivoque les futures victimes du Syndicat du crime 2, de The Killer et d’Une Balle dans la tête.
Or, s’il n’hésite jamais à s’attarder sur des situations drôles ou incongrues, pour mieux humaniser ses protagonistes, John Woo fait parler la poudre et répand le sang ! Cet appel aux armes répond à un écho de désespoir, celui émanant d’une société en pertes de repères et de valeurs. Pamphlet sans concessions, Le Syndicat du crime invite toutefois à un retour en grâce éventuel de ceux qui ont fauté. Poignant.
Film hongkongais de John Woo avec Ti Lung, Chow Yun Fat, Leslie Cheung. Durée 1h35. 1986. Date de reprise 11 mars 2026.
François Verstraete
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