Jeune homme ambitieux et pongiste exceptionnel, Marty Mauser est prêt à tout afin de réaliser son rêve… quitte à tout sacrifier et à prendre des risques inconsidérés. Une attitude à même de lui faire tout perdre.

Un riche industriel rosse un garçon d’une vingtaine d’années, dans un salon feutré, sous le regard amusé de ses invités. Afin d’exécuter son châtiment corporel, il se sert d’une raquette en bois et assène les coups, pas uniquement pour infliger une douleur atroce, mais également pour humilier sa victime d’un soir. Cette dernière encaisse, dans l’espoir que son bourreau tienne parole, car il est désormais le maître de son de son avenir immédiat. Auparavant, Marty aura dérapé plus d’une fois et commis quelques bassesses au passage… au nom d’un unique objectif !

Josh et Bennie Safdie se sont taillé une belle réputation en l’espace de dix ans et comptent désormais parmi les fratries d’auteurs les plus en vue d’Hollywood aux côtés des Cohen. Avec Mad Love in New York, Good Times et Uncut Gems, ils ont démontré toute l’étendue de leur talent, en matière d’écriture, de mise en scène et surtout de direction d’interprètes. Depuis peu, ils font cavaliers seuls (temporairement ?), sous la houlette d’une même société de production, A24, qui leur a accordé des budgets assez conséquents.

Campion en herbe ?

Bennie s’est ainsi intéressé à l’univers du full contact avec Smashing Machine, dévoilant une facette méconnue de Dwayne Johnson. Certes, le long-métrage n’était point dépourvu de défauts, néanmoins, son revers au box-office était immérité. Quant à Josh, il nous propose un faux biopic au cœur de sa New York adorée, avec l’une des coqueluches du public, Timothée Chalamet. Hélas, la présence du comédien ne lui garantit point le succès en salles, puisque le film peine actuellement à se rentabiliser sur le sol américain.

En revanche, rien à redire concernant les qualités intrinsèques de l’ensemble, puisque le portrait de cette personnalité fictive s’inscrit dans la lignée d’autres tentatives du genre, très réussies ; Zelig et Accords et désaccords de Woody Allen, Forgotten Silver de Peter Jackson et La Passion de Dodin Bouffant de Tran Ahn Hung. Et on suit avec attention le parcours d’un enfant terrible, mal aimable et pathétique dans une période où tout était encore possible aux États-Unis !

Made in USA

Un grand talent… sans le sens des responsabilités

Il règne une étrange atmosphère au cœur du pays, durant l’après-guerre. Certes, les États-Unis sont ressortis vainqueurs du conflit, mais les crispations liées à la rivalité avec l’URSS n’augurent rien de bon pour la suite. Pourtant, dans ce climat suspicieux, chacun croit encore au fameux rêve, à être, tout comme la nation, réservé à un destin manifeste et qu’il suffit de tendre les bras pour l’embrasser. D’une certaine manière, Marty a la capacité de s’élever progressivement au sein de cette société s’il acceptait l’offre de promotion de la part de son oncle… mais il n’en est rien ! Lui se voit promis à un futur bien plus grand !

Nul doute que le protagoniste regorge de talent, en particulier lorsqu’il s’agit de convaincre son entourage, des clients d’un magasin de chaussures à un magnat tout-puissant ou bien une actrice sur le retour. Tout comme les personnages peuplant l’œuvre de Josh Safdie, Marty est un faux perdant, qui détruit presque tout ce qu’il touche, avide d’un gain qui n’arrive jamais… par sa faute. Son arrogance épouse un don rarissime, qu’il dilapide durant les échanges de coup droit ou de revers, à l’occasion de rencontres de ping-pong endiablés.

L’arnaque du jour

Sans jamais recourir à une quelconque littéralité forcée, Josh Safdie brosse le portrait d’une tête brûlée, gâté par la nature, mais qui refuse d’endosser ses responsabilités lors des moments cruciaux. Pis encore, il sème le chaos sur sa propre route tout en annonçant sa chute. Contrairement à l’antihéros de Match Point, la balle ne rebondit pas du mauvais côté du court par le fruit du hasard. Marty se veut invincible et s’érige en sale gosse qui culpabilise les autres pour ses erreurs, à l’image de celle qui engendra sa défaite face à Endo (ses activités sexuelles de la veille). Par conséquent, il nie l’évidence, y compris sa probable paternité !

Cours Marty, cours !

Au-delà de sa nature égocentrique évidente, Marty craint par-dessus tout d’être prisonnier du quotidien des adultes, adultes enchaînés à des activités qui ne lui siéent guère. Voilà pourquoi une relation amoureuse, un travail stable ou encore des structures de vie saine constituent à ses yeux des moyens de s’enfermer. L’engagement s’apparente à l’enfer : par exemple, on devine qu’il aurait dû épouser Rachel… mais il préfère entretenir avec elle une liaison extra-conjugale ! Grandir est un mot qui n’appartient pas son vocabulaire et il risque de fait son existence pour circonvenir à sa vision du monde.

Passion œdipienne

Il s’échappe et invente, pendant son escapade, toutes sortes d’excuses (qui vont du je me retire avant à incriminer la raquette de son adversaire). Pendant sa fuite, il explore cette New York des années cinquante, cette ville chère au cinéaste, qu’il honore en retranscrivant sa densité et sa diversité multiculturelles. À l’instar de John Cassavetes, Martin Scorsese ou Woody Allen avant lui, il délivre une peinture riche et précise de cette mégalopole, alors en pleine expansion. En quelques minutes, on transite de l’opulence d’un restaurant luxueux aux quartiers populaires. Les milieux judaïques se substituent à la pluralité ethnique d’un centre sportif, qui contraste avec l’antisémitisme ou le racisme antiasiatique ambiant.

Certains regrettent d’avoir perdu des proches pour sauver des personnes qu’ils exècrent au plus profond d’eux-mêmes, tandis que la rancune larvée envers le Japon, ancien ennemi, désormais à genoux, subsiste encore et toujours. Et plus Marty s’enfonce dans sa cavale à travers New York, plus les menaces s’accumulent, tant il s’obstine tandis que ses origines sont pointées du doigt. Son calvaire empire davantage, au fur et à mesure qu’il augmente des enchères qu’il est incapable de satisfaire.  

En plein doute

À la recherche du père perdu

Josh Safdie n’est jamais plus à son aise que lorsque son récit relate ces allers et retours incessants dans le vide soutenant une vaine quête ou un souhait de combler une absence, un vide qui se dessine par des situations fugaces et une métaphore bien plus subtile qu’il n’y paraît. Le dessein du réalisateur s’accomplit, celui de raconter une histoire vieille comme l’humanité, celle d’un fils qui recherche la bienveillance d’un père disparu. Le cinéaste dissimule cette absence par le biais des mensonges de Marty durant un entretien, misant par conséquent sur la suggestion.

Affranchi des limites éducatives, l’enfant terrible écarte toute autorité paternelle, que ce soit celle de son oncle ou de Rockwell. Ces uniques référents l’incitent de surcroît à s’entêter dans sa démarche destructrice. La fameuse scène répressive évoquée un peu plus tôt souligne cette confrontation qu’il aurait appréciée, mais qu’il ne connaîtra jamais vraiment. En lieu et place, il souffre du complexe œdipien, personnifié par ses rapports sulfureux et torrides avec Kay Stone.

Le faux ennemi

Peu de portes de sortie s’offrent à lui, excepté pendant quelques secondes incandescentes inattendues et a priori sans importance. Étouffé par l’emprise de sa mère, Marty est étonné de la découvrir alitée dans sa chambre, entourée de ses trophées. S’il ne parvient pas à endosser le poids de ses responsabilités, elle s’avère inapte à couper le cordon ombilical. Néanmoins, quand la surprise cède à l’émotion et à la tendresse, l’espoir renaît. Quant à Timothée Chalamet, il se distingue par la performance la plus brillante de sa carrière.

Et cette dialectique primaire n’est jamais aussi bien servie que par une alternance tonale, par cette propension à souffler le chaud et le froid en une fraction de minutes. Josh Safdie brise la glace avec perte et fracas, entre lui et le public, avec ce long-métrage percutant. La verve jubilatoire des mots se conjugue avec la violence de l’instant, une union amenant Marty et son auteur vers la maturité.

Film américain de Josh Safdie avec Timothée Chalamet, Gwyneth Paltrow, Odessa A’zion, Kevin O’Leary. Durée 2h30. Sortie le 18 février 2026.

François Verstraete

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