Été 1994. Amin revient sur Sète, après avoir arrêté ses études de médecine sur Paris. Il retrouve sa famille et ses amis d’enfance, tout en aspirant à une carrière de scénariste. Il croise par hasard un important producteur américain et sa jeune épouse, une actrice en vogue, qui lui proposent très rapidement un contrat juteux. Son horison s’éclaircit, mais le destin s’en mêle.
En 2016, Abdellatif Kechiche impulsait avec Mektoub my love : Canto Uno, une fresque ambitieuse censée inclure plusieurs chapitres, entièrement consacrée au personnage d’Amin, timide et réservé, à la fibre artistique indéniable et à son entourage iconoclaste. Les talents de dialoguiste et de direction d’interprète du réalisateur soutenaient un dispositif, certes moins efficace que celui de La Vie D’Adèle (qui lui valut une Palme d’or cannoise méritée), mais suffisamment attractif pour faire mouche.
Bien entendu, sa propension à utiliser une forme de voyeurisme trop appuyé surgissait de temps à autre, sans que cela gêne toutefois l’ensemble, ce contrairement au deuxième volet, Intermezzo, qui fit scandale au Festival de Cannes en 2018. Le long-métrage, nimbé désormais d’une aura sulfureuse, n’est jamais sorti sur les écrans et les divers problèmes rencontrés par la société de production d’Abdellatif Kechiche (qui a fait faillite depuis) n’ont pas arrangé une situation délicate ; les bobines d’Intermezzo resteront sans doute à jamais scellées dans un carton, voire pire.
Voilà pourquoi l’arrivée de Mektoub my love : Canto Due constitue une excellente surprise. Bon point à signaler d’entrée, le récit est conçu de telle sorte qu’il n’y a nul besoin d’avoir vu Intermezzo pour comprendre les enjeux de ce nouvel opus (après, avoir regardé Canto Uno demeure nécessaire). En outre, le réalisateur s’affranchit de ses tendances racoleuses (pas toutes hélas) pour se concentrer sur sa galerie de protagonistes et sur les tribulations d’Amin, sorte d’Antoine Doinel moderne (même si l’art de Kechiche se rapporte davantage à celui de Maurice Pialat et de Jean-Paul Brisseau qu’à celui de François Truffaut). Une occasion unique pour lui en tout cas de démontrer que son regard singulier et acéré, à même de capter l’incandescence du quotidien n’est point altéré.
Sous le soleil
À l’instar de Maurice Pialat donc ou d’Hong-Sang Soo, Abdellatif Kechiche apprécie les dialogues jugés par certains interminables, au contenu a priori insignifiant, mais qui démontre son attachement à l’authenticité du moment et du vécu des interlocuteurs. Et tout comme son homologue sud-coréen, il soutient ces conversations à l’aide de plans-séquence d’une étonnante fluidité, qui ne lassent jamais et subliment une entreprise risquée, celle du jeu de la vérité, de l’amour et du hasard. Sa caméra s’attarde quelques secondes sur des visages ou des corps, rappelant l’aspect charnel de sa mise en scène et la sensualité primale qui s’en dégage.
Sous la chaleur de l’été, les langues se délient et on prend le temps de savourer, même si les tâches harassantes ou la peur de lendemain préoccupent les uns et les autres. Sur la plage, on se rencontre, on croise des vacanciers et on intègre aisément au groupe, la jeune étudiante de passage. Au-delà du processus de séduction, Kechiche tisse les rapports claniques, l’histoire que cette communauté partage, ses joies, ses peines, ses idylles souvent secrètes et ses anecdotes croustillantes. La vanité épouse une innocence perdue. L’insouciance de Canto Uno s’est évaporée au profit de problèmes bien concrets.
Et le cinéaste excelle quand il traite des difficultés de chacun et de chacune, celles que l’on connaît trop bien et qui nous rapprochent un peu plus de ces personnages. Cette proximité est facilitée par la crédibilité du contexte à l’écran. Certes, on ne croise pas tous les jours des vedettes hollywoodiennes ; en revanche, on a été confronté à un client trop exigeant, on dissimule les vérités trop blessantes pour autrui et on peine à avouer l’inconcevable, retardant un désastre inévitable.
Lâcheté et irresponsabilité
Or, quand le pire se profile, Amin et son cousin Tony ne sont jamais bien loin et ont très souvent semé les germes des maux. Kechiche affine les portraits de ces frères par procuration, aux intentions et caractères diamétralement opposés, mais dont les actions provoquent toujours à l’arrivée, une série de catastrophes en chaînes. Amin par ses silences et sa passivité brise les espoirs de ses prétendantes, alors qu’il s’avère incapable d’avouer ses sentiments à la femme qu’il aime. Tony, quant à lui, jouit de la vie, trop, dira-t-on, quitte à blesser ses conquêtes et à fragiliser les relations avec les siens.
L’un est le symbole de l’impuissance sexuelle, l’autre celui des pulsions jamais assouvies ou canalisées. Ces deux faces d’une même pièce attirent le malheur et leurs décisions rythment l’intrigue subtilement. En l’articulant autour de leurs choix et paroles, le cinéaste remporte son pari. Les rouages d’un engrenage infernal s’enclenchent, grâce à des séquences de repas bien plus révélatrices que n’importe quelle envolée lyrique. Quand l’humour corrosif surplombe cynisme et noirceur, Kechiche ajoute de l’eau dans son vin, une première.
Rupture
Si l’embarras persiste durant ces instants terriblement humiliants, que l’on préfère oublier, cela n’empêche pas d’instiller également cette touche de vaudeville. Tout prête à rire, tant tous négligent la tragédie en cours, que d’autres formulent une demande incongrue pour satisfaire des besoins non essentiels ou s’invitent à l’emporte-pièce. Les propos des patients de l’hôpital spéculent en accordant des entretiens tandis que les membres de la famille d’une restauratrice se greffent au service pour côtoyer leur idole. Or le réalisateur n’embrasse jamais aussi bien cette fameuse authenticité tant désirée que dans ces moments suscitant la gêne et le sourire.
Il s’adapte, plie, ne rompt pas tandis que son univers évolue avec lui. Ainsi, la scène durant laquelle Ophélie enterre trois agneaux sous le regard médusé d’Amin renvoie à celle de Canto Uno, quand ce dernier aidait son amie à l’accouchement d’une brebis. Kechiche commente par conséquent le cycle de la vie et de la mort, brillamment, sans fioritures ou artifices alors qu’Amin fait le deuil de ses sentiments. Ce montage en parallèle justifie à lui seul le découpage de Mektoub my love, dont on ne verra jamais probablement la conclusion.
En effet, Abdellatif Kechiche, victime récemment d’un accident cardio-vasculaire, tirera peut-être sa révérence avec ce Mektoub my love : Canto Due. Ce serait évidemment terrible pour cet homme qui a tout donné à sa passion. Néanmoins, il partirait avec les honneurs, tant cet éventuel ultime long-métrage est une réussite.
Film français d’Abdellatif Kechiche avec Shaïn Boumedine, Ophélie Bau, Jessica Pennington. Durée 2h21. Sortie le 3 décembre 2025
François Verstraete
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