Un biologiste surdoué se joint à une expédition spatiale afin de sauver la terre de l’extinction. Rapidement esseulé au milieu d’une autre galaxie, il trouve un allié improbable au but similaire. Le début d’une amitié troublante…

En 2004, Brad Bird s’engouffra dans le sillon superhéroïque creusé par Bryan Singer et Sam Raimi avec Les Indestructibles, un film d’animation réjouissant et virevoltant. Ses qualités de metteur en scène se distinguèrent par la suite avec un long-métrage live, Mission Impossible : Protocole Fantôme, sans doute le volet le plus réussi de la saga. Et désormais, c’est au tandem Christopher Miller Drew Goddard de l’imiter puisqu’après avoir accouché d’une version revitalisée de la franchise de Spider-Man, grâce au domaine de l’animation (Spider-Man : Into the Spider-Verse et Across The Spider-Verse), il s’attelle lui aussi, à une entreprise conventionnelle dans la forme adoptée, mais tout autant ambitieuse.

Je pense donc je suis

En effet, ils ont la lourde tâche d’adapter le roman de science-fiction (ou plutôt de hard science) Projet dernière chance d’Andy Weir (à qui l’on doit également Seul sur Mars transposé à l’écran par Ridley Scott il y a quelques années). Or, on pouvait douter de leur capacité à transiter avec aisance des eaux de l’univers de l’animation à celles du film live. Certains s’y sont employés et ont échoué. Fort heureusement, cet a priori relève dans le cas présent d’un manque de foi en des auteurs talentueux à défaut d’être géniaux.

En s’attaquant à un sujet épineux, trop souvent maladroitement abordé, celui d’un sauvetage de la planète par le biais d’une mission spatiale risquée, le duo de cinéastes devait rivaliser avec l’incontournable Interstellar de Christopher Nolan, tout en évitant les écueils du Sunshine de Danny Boyle ou d’Armaggedon de Michael Bay. Par conséquent, pour écarter d’emblée les erreurs qui ont plombé d’autres tentatives identiques, Miller et Goddard brandissent un bouclier adéquat et inattendu, un totem d’immunité parfait en la personne de Ryan Gosling.

Chers élèves !!!!

Je ne suis pas un héros

Le comédien aux airs d’éternel adolescent se plie dès les premières minutes à un exercice délicat et sa prestation amenuise considérablement le ressenti négatif vis-à-vis d’une durée bien trop longue (plus de deux heures trente). Passer ce moment en sa compagnie s’avère revigorant, tant les réalisateurs le dirigent parfaitement et injecte à son personnage toutes les facettes aimables indispensables (et ressorts un poil faciles). À l’instar de Miles Morales, Ryland Grace amuse, agace, séduit… et ne laisse jamais indifférent.

Par ailleurs, les créateurs ne sacrifient jamais son entourage, terrestre ou extra-terrestre au profit d’un numéro d’acteur ; ils insufflent à chaque protagoniste, même les plus insignifiants, d’une tâche spécifique, infime plus-value à un vaste ensemble, une mécanique aux rouages petits et grands. Des agents de sécurité à tous les scientifiques, nommés ou non, toutes les pièces sont essentielles pour un objectif final désintéressé. Ainsi comment ne pas être ému quand Sandra Hüller entonne une chanson à l’occasion d’un karaoké en guise d’adieux, avant d’envoyer un équipage vers une mort certaine.

Un peu de pédagogie

Un fait loin d’être anodin qui ponctue tout un cheminement intellectuel précis. La narration alterne entre flashbacks pour comprendre comment Ryland en est arrivé là et une série de décisions rapides répondant à un terrible ultimatum. Les metteurs en scène effectuent donc un numéro d’équilibriste afin de structurer le récit, avec succès. On suit les pérégrinations d’un héros malgré lui, en partie amnésique, humaniste, mais couard, ouvert au monde et à ses mystères. Ryland apprend et se remet en question, appliquant les principes mêmes de la science.

Au commencement il y eut la science…

Le long-métrage clame sa flamme à cette fameuse science, malmenée dans une ère d’obscurantisme et s’évertue de montrer ses bienfaits, au-delà de toute analyse pseudo politique ou écologique. Seule compte une démarche claire, entrelaçant empirisme, logique et acquis, bases d’un langage qui transperce les barrières galactiques ! La communication se plaçait au centre des préoccupations du film de Denis Villeneuve, Premier Contact. Et ce détail revêt une importance cruciale lors d’une rencontre du troisième type, augurant son lot d’interrogations.

Clin d’œil kubrickien

Beaucoup jugeront que les cinéastes éludent le problème trop facilement, avec un traducteur de fortune. Toutefois, ce serait négliger complètement l’approche initiale, à l’aide de notions élémentaires, des connaissances quasi dogmatiques que l’on ne peut ignorer. Les mathématiques ou les symboles chimiques ne sont en aucun cas l’apanage d’une seule civilisation avancée. Par conséquent, un lien s’établit par une horloge, des nombres ou la description sommaire de l’oxygène. Les différences organiques se substituent à un besoin d’échanger.

Bien qu’aucune rivalité ou guerre ne sépare les amis de fortune comme dans Enemy Mine de Wolfgang Petersen, rien ne les prédisposait à cohabiter et collaborer. Si le panel de bons sentiments est déployé plus que de raison au fur et à mesure que leur relation se renforce, l’humour n’affaiblit pas la portée du message des auteurs. Ici, point de pamphlet révolutionnaire, l’histoire se concentre plutôt sur un salut reposant sur le dialogue et la transmission.

Dans tous le sens

Puis vint la transmission

L’exposition certes classique ou surannée dans une classe de très jeunes élèves annonce clairement la ligne directrice qui sera empruntée ici, ce avec brio. Projet dernière chance atteint sa cible dès qu’il s’intéresse à la concertation délicate entre deux êtres aux cultures divergentes, sans aucune connexion évidente exceptée la science. Miller et Goddard ancrent les fondations d’une entente qui s’affranchit des limites du langage, du corps et des apparences. Ils rêvent et invitent le public à pénétrer dans leur songe, leur utopie qui prend place dans les recoins exigus d’une navette spatiale.

Leur groupe microcosmique s’organise et les esprits cooptent, comme si ses membres constituaient une paire complémentaire naturelle ; l’un invente, l’autre exécute, l’un coordonne, l’autre fabrique tandis que chacun s’adapte aux conditions d’un environnement parfois hostile, selon ses capacités. Les réalisateurs décryptent avec clarté le bon fonctionnement d’une société ou comment l’addition des qualités des individus accouche du résultat espéré. Nul besoin pour eux d’illustrer plus que de raison leur message ou de revendiquer telle ou telle idéologie.

Réveil douloureux

Point d’Eureka quand la solution affleure ; Miller et Goddard s’attardent plutôt sur le sentiment d’un travail achevé, avant le temps des révélations cruelles puis de l’accomplissement, jusqu’à un ultime rebondissement un tantinet factice, qui ternit la conclusion d’un long-métrage néanmoins très satisfaisant.

Quoi qu’il en soit, c’est bel et bien les portraits d’un savant hippie, quasi égocentré et d’une créature rocailleuse digne de Mac Gyver qui se détachent et interpellent, par leur justesse et leur profondeur. À l’instar des personnages du Spider-Verse, chers au duo de réalisateurs, les comparses apprennent aussi bien l’un de l’autre que de leurs erreurs, ce qui leur confère cette touche d’âme supplémentaire. Quant à Christopher Miller et Drew Goddard, ils transforment leur essai avec ce mélange de subtilité et de candeur. Ils devraient d’ailleurs enseigner la formule à leurs confrères.

Film américain de Christopher Miller et Drew Goddard avec Ryan Gosling, Sandra Hüller, James Ortiz. Durée 2h35. Sortie le 18 mars 2026.

François Verstraete

L’avis de Mathis Bailleul : l y a effectivement filiation avec tous les grands films de science-fiction contemporains et quelques petits détails typiques d’un blockbuster américain viennent ternir ce magnifique tableau mais c’est dérisoire tant Projet dernière chance se montre autrement solide comme un roc.

Share this content: