Dans un futur proche, l’humanité devenue immortelle ne sait plus rêver, à l’exception de quelques individus qui errent durant leurs songes, à travers les âges…

À l’occasion de ses déambulations, une femme croise l’ombre du Nosferatu de Murnau tandis qu’une petite frappe pénètre, bien plus tard, dans un karaoké géré par des malfrats, baptisé L’Aurore (comme le titre du chef-d’œuvre légendaire de Murnau, encore lui). Entre ces deux clins d’œil assumés, Bi Gan aura proposé un sidérant voyage à travers le temps, mais aussi aux confins des diverses strates qui composent le septième art ; ou comment diffracter ici tous les référents inimaginables et les rassembler au final, en un instant précis.

Décidément, l’année cinématographique 2025 aura été marquée par la Chine, bien au-delà des travaux de propagande liés au pouvoir en place. Ainsi, Les Feux sauvages de Jia Zhangke, A New Old Play de Jiongjiong Qiu et surtout le superbe Black Dog de Hu Guan auront montré d’autres facettes d’une industrie locale qui regorge de talents, poètes d’Extrême-Orient au savoir-faire indéniable. Très souvent, ils n’hésitent pas, à leurs risques et périls, à pointer du doigt l’état de leur patrie natal, sans jamais sacrifier à leur pamphlet les principes élémentaires de la mise en scène.

La femme et le cinématographe

Et cette année faste pour la Chine se clôt avec la sortie de Résurrection de Bi Gan, comme une évidence, un ultime festin découvert lors du Festival de cannes et récompensé par le Prix Spécial du Jury. Le réalisateur s’est déjà taillé une sérieuse réputation avec deux premiers longs-métrages prometteurs, Kaili Blues et Un grand voyage au bout de la nuit, dont le plan-séquence gargantuesque en 3D aura ébloui plus d’un observateur, témoignant de son ambition stylistique hors norme. Une qualité, mais aussi un défaut, car on peut s’interroger à juste titre sur sa capacité à aller au-delà de l’esbroufe purement visuelle, en associant harmonieusement le fond et la forme. Résurrection répond donc à cette épineuse question, sans convaincre véritablement.

Expérience totale

Bi Gan affiche d’ailleurs clairement ses velléités d’entrée, c’est-à-dire offrir une ode dédiée entièrement au cinéma par l’intermédiaire d’un spectacle hallucinant, que certains jugeront grandiloquent et les autres, stupéfiant. Résurrection s’érige avant tout en expérience sensorielle totale, revendiquée haut et fort, ce qui atténue quelque peu sa portée, contrairement au 2001, L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick. Ainsi, le long-métrage est constitué de six saynètes, dont cinq reposent sur l’un des sens, d’abord la vue, puis l’ouïe, le goût, l’odorat et le toucher.

Si la mécanique s’avère assez balisée de prime abord, elle fonctionne néanmoins relativement bien puisqu’elle s’associe à la fois à une étape de l’Histoire de la Chine et à un genre précis, du film noir au muet en passant par le drame et les fables de vampires. Cette approche plutôt ingénieuse est renforcée par la puissance d’évocation suggérée à l’écran, car Bi Gan transmet par l’image et le son, les différentes perceptions de chaque protagoniste. Cette prouesse, dénuée toutefois de subtilité, soutient la tension palpable instillée à chaque plan.

Réflexion

Par conséquent les sens s’apparentent à des rouages primordiaux, nécessaires à la narration. La métaphore sous-jacente se dévoile : si l’émotion nait des rapports privilégiés entre le public et les personnages, elle s’appuie également sur des vecteurs physiologiques concrets. Cette image, certes, assez convenue, est valorisée par le dispositif clinquant, qui désarçonne, assourdit, écœure et blesse à l’écran et en dehors. Le rêve et la réalité se confondent dès lors, par le processus d’incarnation qui facilite la transition vers un autre monde.

Odyssée douloureuse

Le protagoniste entame une odyssée aux confins de la douleur, aux côtés d’un spectateur omniscient, mais hélas pour lui, impuissant, contemplant les violences qu’il endure pendant un siècle, l’attitude des hommes ne variant pas, quelle que soit l’époque. Rien ne lui sera épargné et Bi Gan rempile du calvaire. De l’auto mutilation à un passage à tabac en règle, le metteur en scène, rappelle par le biais de ces terribles séquences, que la Chine et ses habitants souffrent depuis bien longtemps et attend patiemment que l’on soulage leurs maux.

Le clou du spectacle

La réflexion de Bi Gan s’épaissit considérablement, puisqu’il subit lui aussi maints supplices, mentaux pour le coup, ceux que l’artiste éprouve pendant la gestation d’une œuvre, indispensables et insoutenables. Le réalisateur erre, tâtonne et se cherche, tandis que d’autres aspirent au réconfort, à une chaleur, à un contact et à toute interaction qui nous définissent en tant qu’humains. La carapace se fissure et la confiance s’installe peu à peu.

L’émotion surgit de ces précieux échanges et Bi gan récite une poésie tantôt glaciale, tantôt ardente, teintée d’une profonde mélancolie. C’est d’ailleurs durant ces quelques moments qu’il remporte son pari, s’affranchissant de son discours philosophique un poil pataud pour davantage d’authenticité. Ainsi, la rencontre entre un voyou et une jeune femme s’effectue entre ombre et lumière, la pomme du péché originel est croquée et le chemin vers la damnation ouvert. Ces rares minutes de grâce contrastent avec une lourdeur démonstrative agaçante.

Association de malfaiteurs

Littéralité douteuse

Bi gan énumère et explicite, contredisant par conséquent la plupart de ses intentions formelles. Il clame à tout va la manière dont il élabore son concept et décrit sa méthode, laissant peu de place à l’implicite. L’emploi de segments facilite la compréhension d’un message clair aux composants obscurs puisque beaucoup n’auront pas les clés et surtout la culture nécessaire pour appréhender les multiples renvois à des longs-métrages ou à des réalisateurs en partie oubliés. Pur plaisir de cinéphile averti, Résurrection écarte donc les néophytes, à l’instar du récent Nouvelle Vague.

Surtout, de par sa construction, il n’égale pas l’élégance en termes de fluidité narrative existante dans Abattoir 5 de George Roy Hill et dans son digne héritier, Millennium Actress de Satoshi Kon. Citer le film d’animation nippon s’avère justifié ici, tant il partage un fond commun avec celui de Bi Gan, avec cette volonté de conter l’Histoire d’une nation et de son septième art, à travers un destin singulier. Or, le montage impeccable et audacieux emprunté à George Roy Hill, déployé chez Satoshi Kon, fait sans doute cruellement défaut à Résurrection.

Si l’essai de Bi Gan ne manque pas d’atouts et de qualités, il se saborde par une profusion thématique parfois peu digeste. En imbriquant toutes ses préoccupations dans une vaste poupée gigogne, le réalisateur omet l’essentiel, insuffler une cohésion dépourvue d’artifices.

Film chinois de Bi Gan avec Jackson Yee, Shu Qi, Mark Shao, Li Gengxi. Durée 2h40. Sortie le 10 décembre 2025

François Verstraete

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