À ses dix-huit ans, Marina doit renouer avec sa famille biologique afin d’acquérir un certificat nécessaire à l’obtention d’une bourse d’études. Cette jeune femme adoptée va devoir se battre avec les préjugés et découvrir des secrets enfouis depuis sa naissance.
Lors d’un repas réunissant un foyer bourgeois traditionnel espagnol, le patriarche distribue les bons points et les billets à ses petits-enfants. Ces derniers opèrent une procession et l’honorent, percevant de fait cinquante euros chacun. Le malaise s’instille durant cette séquence tandis que Marina, à peine considérée par les siens, reçoit une somme substancielle… en échange elle restera à l’écart officiellement. Une proposition cruelle et écœurante, soulignant le courage d’une démarche délicate pour elle.
Pour son troisième long-métrage, Carlá Simón évoque son histoire personnelle, avec un récit autobiographique, en relatant le destin de ses parents décédés, fauchés par le Sida durant les années quatre-vingt-dix. À l’instar de Marina, elle a vécu un authentique enfer administratif dans le but de décrocher un précieux sésame indispensable pour son entrée à l’université. Raconter cette expérience douloureuse à travers une fiction en partie onirique s’avère propice à un processus cathartique.
Par conséquent, intituler son film Romería ne relève pas de l’anecdote, puisque le mot signifie pèlerinage en espagnol et s’accorde ici avec la fête païenne régionale de Galicie. Une manière dans le cas présent de se concentrer sur un autre pèlerinage, sur une quête de sens, de ses origines et de quérir les réponses sur sa propre existence. Un programme alléchant sur le papier, mais très risqué au niveau du traitement apposé.
Secrets et mensonges
Et la forme déployée par la cinéaste revêt un aspect bicéphale. Le premier, le plus intéressant, explore ses racines à travers le journal intime d’une mère dont elle ignore tout, Marina idéalise les défunts, dont la mémoire est désormais salie par ceux qui devraient plutôt les chérir. Les retrouvailles avec des oncles, tantes, cousins ou aïeuls qui l’ont abandonnée jadis s’apparentent à une célébration hypocrite. Les membres d’une famille soi-disant honorable composent avec le vilain petit canard, ce secret que l’on avait enfoui sous le tapis.
En l’espace de moins d’une semaine, Marina découvre l’envers du décor, au fur et à mesure qu’elle apprend à les connaître, derrière les menues attentions (une de ses tantes lui confectionne une robe à partir de la chemise de son père), les escales en voilier de luxe et une superbe demeure. Les mensonges affleurent, car la vérité, douloureuse à souhait, ne peut être éventée. On dissimule l’emplacement d’un appartement, on élude certaines questions et on offre une fortune pour éviter de signer des papiers ! Carlá Simón articule les relations entre les protagonistes autour d’une partie de poker virtuelle durant laquelle tous les coups sont permis et le bluff l’arme la plus importante.
Et si Marina aimerait au départ être davantage intégrée, elle peine à se fondre dans ce collectif qui la rejette. Quelque part, le spectateur se glisse sous sa peau ; on a tous enduré un jour ou l’autre cette sensation de pas à être à sa place pendant une réunion, un dîner ou des festivités, surtout quand aucun élément en commun n’est partagé avec les participants. Démunie des souvenirs, des passions et des vices de son nouvel entourage, Marina erre tel un fantôme, ramenée sur terre par les appels téléphoniques quotidiens de sa mère adoptive.
Resacraliser
Or, la cinéaste aurait dû se contenter de cet axe précis au lieu de scinder son ensemble en deux et de résumer ses enjeux avec un deuxième aspect, abordé avec maladresse et bien trop surligné, réfutant de fait toute authenticité. Elle étire sa narration et confère une durée artificielle à son long-métrage, égratignant tous les efforts consentis jusque-là. Elle a beau revendiquer l’héritage d’Antonioni, d’Herzog ou de Bergman pendant le songe éveillé de sa protagoniste, elle ne possède en aucun cas leur capacité à associer le réel à l’imaginaire.
L’immersion dans l’enfer d’un couple hippie prisonnier de ses démons, ne convainc jamais vraiment tant leur voyage au départ idyllique, relève autant du caprice que de du mal de vivre romantique. Néanmoins, en dépit de ces écueils évidents, le tableau d’une époque que certains jugent bénie (les années quatre-vingt) aujourd’hui et dépeint ici, glace le sang. Carlá Simón démystifie ainsi une ère durant laquelle, la drogue, l’alcool et le Sida décimait la population, tandis que l’on culpabilisait les victimes et les malades. L’électrochoc qui en résulte bouscule tous les poncifs contemporains. La cinéaste peut alors resacraliser celles et ceux qui ont souffert, non pas en corrigeant les erreurs du passé, mais en aidant les vivants.
Elle accouche d’un film fragile, bouleversant par instants, mais qui tangue à l’image d’un navire sur lequel voguaient les parents de son héroïne. Sa mise en scène oscille entre luminosité solaire et tempête fracassante, attendant de mûrir dans l’avenir.
Film espagnol de Carlá Simón avec Llúcia Garcia, Mitch, Tristán Ulloa. Durée 1h55. Sortie le 8 avril 2025.
François Verstraete
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