Avenir proche. La société est gangrénée par les inégalités tandis que la population est friande d’une émission de télé-réalité, Running Man, qui propose aux participants de survivre à une chasse à l’homme nationale, afin de remporter un énorme magot. Pourtant, l’ordre établi pourrait bien être renversé quand Ben Richards, avide de sauver sa fille gravement malade, s’inscrit et entame un authentique jeu de massacre malgré lui…

En 1958, l’écrivain de science-fiction britannique Robert Sheckley accouchait de la nouvelle Le Prix du danger, histoire traitant des dérives probables d’un système télévisuel balbutiant, notamment l’exploitation d’un voyeurisme grandissant et de l’absence de contrôle favorisée par la puissance économique des studios. Près de vingt-cinq ans plus tard, Stephen King s’inspira fortement du travail de son aîné et proposa Running Man, qui repoussait encore les limites imaginées par son modèle, cristallisant de fait tous les problèmes liés au petit écran.

Le candidat idéal ?

Le cinéma, friand de ce type de thématiques, s’empara des deux ouvrages ; Le Prix du danger fut adapté par Yve Boisset (avec Michel Piccoli) et Running Man par l’acteur Paul Michael Glaser (de Starsky et Hutch) en 1988, avec la vedette du moment, Arnold Schwarzenegger. Une transposition amusante, mais bancale, très libre, qui ne retenait que quelques pièces du roman original. L’objectif était plutôt d’offrir un autel à la gloire de son héros tout en muscles et de le confronter à une galerie d’adversaires pathétiques. Un film caractéristique des années quatre-vingt, une période tout aussi encline à servir son lot de produits aseptisés…

Hélas, le regard nostalgique actuel sur cette époque injecte de bien mauvaises idées à quelques têtes pensantes de l’industrie du septième art et il n’est donc point étonnant qu’une version « moderne » de Running Man pointe à l’horizon, avec un budget très coquet et une des nouvelles coqueluches d’Hollywood en Ben Richards, Glenn Powell. Unique motif de satisfaction concernant ce projet, l’homme derrière la caméra, à savoir Edgar Wright, qui fut capable du meilleur (Scott Pilgrim, Shaun of the Dead) avant de sombrer dans un formalisme irritant et inoffensif (Last Night in Soho, Baby Driver). Par conséquent, l’occasion s’avère trop belle pour le réalisateur de prouver qu’il n’appartient pas à cette catégorie d’auteurs dont le talent s’étiole inexorablement… bref, qu’il n’a rien d’une étoile filante. Néanmoins, rien n’est moins sûr.

Sous les radars

Traque et attrape

Quoi qu’il en soit, afin d’optimiser ses chances et de s’attirer les faveurs de Stephen King, Edgar Wright préfère rester fidèle au matériau de base, ce contrairement à Paul Michael Glaser, retenant ainsi les éléments essentiels du récit. Il a dû en revanche convaincre l’écrivain du choix de Glenn Powell pour endosser les traits du protagoniste. Le visage angélique et l’attitude rebelle au grand cœur du comédien prêtent à confusion, lui attribuant une image lisse qui lui colle à la peau. Et ici, il surprend tout le monde avec une interprétation assez juste, sans verser dans un numéro digne de James Stewart, dans le rôle de ce père de famille qui accepte le pire pour assurer le bonheur des siens.

Il passe par toutes les humeurs imaginables, avec une certaine crédibilité, du doute à la rage, se montrant irrévérencieux face aux caméras tout en bravant le danger. D’ailleurs les menaces qui l’entourent sont multiples et la traque dont il fait l’objet augure moments épiques et tragiques, parfois d’une violence inouïe, d’abord suggérée puis totalement décomplexée. La cruauté monte d’un cran, autant celle adoptée par Richards que par ses ennemis. Si la chasse à l’homme présentée n’égale en rien, dans la mise en scène, celle de La Forêt interdite ou de Les Chasses du comte Zarrof, elle se distingue toutefois par quelques bonnes idées, du moins dans sa première partie.

Producteur patibulaire

Personnalité publique, Ben Richards doit se soustraire aux regards d’une population avide de le dénoncer afin d’empocher la prime ! Voilà pourquoi on apprécie les astuces déployées par Richards tandis qu’il transite de ville en ville pour survivre quelques minutes supplémentaires. Les artifices n’ont rien de remarquable, mais ont le mérite de fonctionner, ce à l’opposé de la gestion temporelle de la narration. Le décompte des trente jours d’épreuve n’implique jamais un resserrement significatif des enjeux, hormis une Épée de Damoclès qui s’abaisse petit à petit, explication peu subtile à l’appui.

Des jeux sans le pain

Ce manque de finesse se ressent également dans l’immersion au sein de cet univers régenté par l’ultralibéralisme et la loi du plus fort. La plèbe démunie se contente des miettes que leur octroie la classe dominante. Et ici, point de pain, juste des jeux du cirque aussi barbares que ceux de l’Antiquité, censés distraire la foule et l’empêcher de s’extraire de sa misère. Or, on aurait apprécié une approche un poil plus singulière, plutôt qu’une énième démonstration brute de décoffrage qui n’apporte rien de neuf à la problématique de l’ensemble.

Quand Richards pète un plomb

C’est d’autant plus regrettable que les moyens mis à la disposition du réalisateur, permettent de retranscrire visuellement cet environnement délétère avec une efficacité toute relative. Quelques concepts ingénieux rejaillissent, tel cet avion de luxe, aux divers aménagements luxueux, théâtre d’un affrontement bestial ou encore le parcours d’entraînement des candidats à l’émission, aux obstacles bien conçus. En revanche, Edgard Wright n’innove jamais dans sa vision du futur, avec ses bidonvilles et ses immeubles rutilants, à la direction artistique soignée, mais sans saveur.

Anticipation au rabais

N’espérez donc pas déceler une quelconque nuance dans une démarche totalement racoleuse. Les aspérités du dispositif affleurent alors qu’Edgar Wright s’évertue à disséquer son pamphlet social, à travers notamment le personnage de Michael Cera, bouffon révolutionnaire agaçant. Hormis Amélia, dont la présence éphémère instille une touche plus anguleuse et moins rugueuse, aucun élément tangible ne vient soutenir de manière intelligente le discours politique d’Edgar Wright. Seuls subsistent le bruit et une supposée, mais inexistante fureur.

Chasseur d’élite

Le bombardement incessant des publicités outrancières et vulgaires ne modifie pas la donne. Si le cinéaste se réapproprie la leçon de Paul Verhœven dans Robocop, il n’ajoute rien à l’édifice de son aîné. Ne ressors qu’un manichéisme grossier, qui affaiblit toute la portée de sa réflexion. Où est passé ce sens du rythme et de l’accroche bien troussée qui traversaient Scott Pilgrim ou Shaun of the Dead ? Et ce n’est pas les acclamations du public survolté, prêt à se soulever, qui tireront le spectateur de sa torpeur.

Running Man rejoint donc cette lignée de blockbusters ambitieux récents, qui tomberont très vite dans l’oubli, au potentiel gâché par une standardisation de la mise en scène au profit uniquement d’un fond maintes fois ressassé. Quant à Edgar Wright, force est de constater qu’il a définitivement intégré le cercle très ouvert des artistes en péril.

Film américain d’Edgar Wright avec Glenn Powell, Josh Brolin, Michael Cera. Durée 2h14. Sortie le 19 novembre 2025.

L’avis de Mathis Bailleul : Il doit y avoir une malédiction qui pèse sur ce récit de Stephen King puisqu’après l’adaptation de 1987, c’est au tour du Running Man d’Edgar Wright de se définir en bon actioner qui effleure constamment son plein potentiel. Décidément… Le Prix du danger reste le grand gagnant !

François Verstraete

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