Ancien shérif, Ben Stride part à la poursuite de sept hommes qui ont attaqué un convoi quelques jours plus tôt. Sur sa route, il croise un couple qui se dirige vers la Californie ainsi que Bill Masters, une crapule qu’il a mise jadis derrière les barreaux.
Un cavalier se réfugie dans un ersatz de grotte, dans le but d’échapper à une pluie diluvienne. Dans cet abri, il côtoie deux cow-boys, qui partagent de fait son sort. La discussion s’engage autour d’un café. Pour une raison mystérieuse, le spectateur ressent une tension qui s’intensifie au fil des secondes. Pourtant, le cavalier n’affiche pas une hostilité ostensible. Néanmoins, ses compagnons d’un soir sont sur leurs gardes. Une information fuite durant la conversation et les coups de feu retentissent… cette exposition remarquable témoigne de l’incroyable maîtrise de Budd Boeticcher ; en l’espace de quelques instants, il retourne une situation anodine, pour mieux désarçonner le public et introduire ses enjeux.
Quand il réalise Sept hommes à abattre, le cinéaste possède déjà une solide carrière derrière lui, bien que sa réputation n’ait pas franchi les frontières américaines. Le western est dominé par des figures incontournables, John Ford, Raoul Walsh et Anthony Mann (mais aussi Howard Hawks, même si son incursion en la matière soit moins prolifique) en tête. Par conséquent, si Ford et Mann sont de vagues noms pour les générations actuelles, qu’en est-il de Delmer Daves, William Wellman et Budd Boetticher, qui ont ajouté une énorme pierre à un édifice conséquent ? Une amnésie collective regrettable…
Pourtant, Boetticher a démontré toutes ses qualités et Sept hommes à abattre constitue sans doute son sommet, ou du moins son long-métrage de référence. Pour l’occasion, il fit appel à Randolph Scott, un comédien habitué des grandes chevauchées de l’Ouest, mais resté dans l’ombre des John Wayne, Gary Cooper et autre James Stewart. L’acteur, dont l’âge avoisine la soixantaine, saisit l’opportunité d’injecter un second souffle à sa carrière en collaborant avec le cinéaste… ce pour une réussite indéniable !
Récit resséré
La précision narrative, exigée par la durée assez courte de l’ensemble (moins d’une heure vingt), constitue l’une des grandes prouesses du long-métrage. Dépourvue de fioritures superflues, l’histoire se concentre sur l’essentiel sans négliger pourtant les points importants lors de chaque scène. L’emploi de la litote, le poids de la suggestion et l’attention portée aux gestes les plus anodins ou aux dialogues fonctionnels relèvent de ce classicisme que l’on tant aimé et que l’on délaisse désormais. Cette simplicité ne nuit jamais à cette volonté de pressuriser les protagonistes, qui luttent intérieurement contre leurs peurs ou leurs démons, dans l’unique but d’accomplir leur objectif.
Budd Boetticher articule son discours, non pas autour de moments de bravoure, mais plutôt de rencontres, tandis qu’il dissémine progressivement les pièces d’un rébus machiavélique. On saisit peu à peu les motivations des uns et des autres, comme si le dispositif s’apparentait au départ, à un engrenage issu d’un polar. Vengeance, argent et amour, trois ingrédients élémentaires de la plupart des scénarios se mélangent pour accoucher d’un cocktail explosif. On devine que tout cela finira dans un bain de sang effroyable, même si la violence est davantage sonore que visuelle.
Auparavant, le réalisateur aura surtout impressionné dans sa gestion de l’intimité des personnages et des rapports amicaux ou hostiles qu’ils entretiennent. L’attirance d’Annie, femme mariée envers Ben, la rivalité cultivée entre ce dernier et Masters (campé par le futur Liberty Valance, Lee Marvin) ou la reconnaissance de John. Avec en point d’orgue, une veillée nocturne, alors que la tempête gronde à l’extérieur. La vérité, abordée de façon non littérale, refait surface et les sentiments affleurent. Les échanges entre un Ben alité sous le chariot et Annie, à l’intérieur du véhicule, séparés donc par une paroi boisée, émeuvent, générant une tendresse inattendue.
Une histoire d’hommes
À travers la traque vengeresse de Ben, se profilent des portraits d’êtres que tout rassemble ou oppose, des êtres unis par le fil du destin. Et au centre d’un groupe provisoire, se place une femme ; épouse de John et Madelaine de Proust pour Ben et Masters, puisqu’Annie leur rappelle celle qui a causé leur douleur ou leur malheur. L’anecdote subtile de Masters induit qu’il a mal tourné quand sa fiancée l’a quitté pour Ben. Un récit conté au coin d’un feu, qui ne fédère pas mais divise, à l’instar de celui de l’exposition.
Sept Hommes à abattre nous raconte une histoire de rédemption ; celle de Ben, désirant effacer sa culpabilité, car sa conduite a provoqué le décès de sa compagne ou encore celle éventuelle de Masters, qui préfère finalement l’argent à l’honneur. Et celle de John, avide de revenir dans le droit chemin, quitte à en mourir. Or, chacun doit saisir l’opportunité de se racheter et tout concourt à ce qu’ils y parviennent. Ben épargne John, Masters sauve Ben, John tente de prévenir les autorités du forfait en cours. Hélas, tout ne se passe pas forcément comme prévu et les gens présents tombent à terre.
Quand Ben frappe Masters, la trêve est rompue. Et lorsque John tourne le dos à ses adversaires, il s’écroule sous le feu de l’ennemi. Durant ces séquences choc et fortes, Budd Boetticher n’a nul besoin de s’épancher ou de trop en faire. L’art du minimalisme valorise à merveille son entreprise et on saisit que les causes ou les conséquences résultent de menus changements, souvent infimes et de décisions menant à l’inéluctable. Or, d’une certaine manière, John s’impose comme l’authentique héros, capable de se raisonner et de faire ce qui est juste. La couardise se mute en détermination sans failles ; le processus amène à s’interroger par conséquent, à ce sens habile du contre-pied, présent dans le long-métrage.
L’art du contre-pied
Le réalisateur surprend et décontenance selon les besoins, pour ne pas s’enliser dans un schéma prédéfini dont il ne pourrait pas s’extirper dans les instants cruciaux. Une pointe d’ambivalence morale chère au film noir ou à Anthony Mann se distingue : difficile de savoir qui est innocent dans cette affaire, hormis Annie et la défunte épouse de Ben, témoins malheureuses du chaos généralisé, orchestré par les hommes. Pourtant, la ligne ténue qui sépare le bien et le mal n’est jamais franchie à dessein ! Outre l’appât du gain ou de la vengeance, une sorte d’idéal habite les personnages.
Néanmoins, ils traversent le Rubicon plus d’une fois, quitte à trahir leurs principes. Ainsi, Ben ne possède plus le statut qui légitimerait sa course-poursuite contre les meurtriers de sa conjointe. Et John dissimule un secret à même de provoquer sa chute. Pourtant, rien ne s’avère évident et la logique est écartée ; la menace avance masquée tandis que leur proie, Ben, a dévoilé son visage depuis longtemps. Et quand ses ennemis frappent, c’est sa propre némésis qui le protège… D’ailleurs, Masters étonne avec ce fameux monologue au cours duquel, il explique à demi-mot, qu’au départ, il n’était point le salaud d’aujourd’hui.
Son tempérament, similaire à celui de John, lui a coûté la femme de sa vie…au profit de Ben. En liant inextricablement les trajectoires des deux hommes, sans jamais sombrer dans la facilité illustrative, Budd Boetticher construit un étrange quatuor amoureux, dont les membres ne peuvent ressortir indemnes de la fascinante expérience désirée par le cinéaste.
Avec Sept Hommes à abattre, Budd Boetticher séduisit enfin le public hors des États-Unis ; cocasse et triste puisque son nom a été depuis oublié. Le long-métrage symbolise l’archétype de ce qu’Hollywood pouvait offrir de meilleur dans une ère dominée par les géants, qui entrainaient dans leur sillage des auteurs de la trempe ce réalisateur.
Film américain de Budd Boetticher avec Randolph Scott, Gall Russel, Lee Marvin. Durée 1h18. 1956
François Verstraete
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