Années trente. Depuis un siècle, Frank erre sans but entre l’Europe et les États-Unis, cherchant à dissimuler sa monstruosité à tout prix. Il fait la connaissance du docteur Euphronius, scientifique aux méthodes peu orthodoxes et lui demande de lui créer une compagne…
Les amoureux du cinéma du patrimoine apprécient bien entendu les grands classiques de John Ford, Joseph Mankiewicz ou encore Jean Renoir, mais aussi les films dits de série B, produits pendant l’âge d’or hollywoodien ainsi que des films de genre, plus fédérateurs auprès d’un large public. Parmi ces longs-métrages, on relève par exemple les Dracula avec Bela Lugosi et les Frankenstein avec Boris Karloff. D’ailleurs, la saga dédiée à la créature de Mary Shelley, initiée par James Whale, est entrée dans la légende de la culture populaire.
On retient notamment au milieu des différents opus, La Fiancée de Frankenstein dont Maggie Gyllenhaal souhaitait proposer une version moderne depuis pas mal de temps. Hélas pour elle, les pressions de la Warner ont retardé l’accouchement du projet et selon certaines rumeurs, elle aurait dû largement remanier son script et réviser à la baisse ses ambitions. Toutefois, elle a pu rassembler une belle brochette d’interprètes : Jessie Buckley (vue récemment dans Hamnet), Christian Bale, dans le rôle de Frankenstein, son frère Jake Gyllenhaal ou encore Pénélope Cruz. Une superbe distribution à même de sauver une entreprise certes courageuse du naufrage ? Rien n’est moins sûr !
Faux remake
Le film de James Whale relatait la rencontre entre Victor Frankentstein et un autre savant fou, désireux d’approfondir les expériences contre nature du premier et prêt à concevoir l’épouse parfaite pour un cadavre composite vivant, bien plus sensible que l’on imagine. Le cinéaste se penchait davantage sur la solitude du monstre, mais également sur l’obsession aveugle adoptée par chaque protagoniste. Clou du long-métrage, la scène de la naissance de la fiancée qui renvoyait à celle de la création de l’androïde dans le Metropolis de Fritz Lang ; point commun entre les deux femmes synthétiques, le symbole qu’elles incarnent, équilibre fragile entre la discorde et l’espoir.
La séquence de The Bride! qui s’apparente à celle de son modèle, ne reflète pas tout à fait la même problématique, bien qu’Ida soit ramenée à la vie pour que Frank comble son vide social et existentiel. Ici, Maggie Gyllenhaal ressuscite une jeune mondaine tombée sous les coups de la pègre et du patriarcat ; et elle compte bien s’affranchir du joug des hommes et acquérir une réelle autonomie. Vous l’aurez compris, The Bride! s’érige davantage en prolongement du film de James Whale (qui se concluait par la destruction du laboratoire et l’ensevelissement de Frankenstein et de sa promise) que d’un remake.
Le récit se concentre sur ce qui aurait pu être et déplace de fait les enjeux de La Fiancée de Frankenstein. Il s’interroge sur la capacité à compatir sur les exclus, de par leurs différences physiques, ou psychologiques, et sur les victimes de toutes sortes, à commencer par les femmes, citoyennes de second rang à l’époque. Malheureusement, ce pamphlet s’articule de ressorts illustratifs agaçants, avec des dialogues et des situations stéréotypées. Par exemple, la scène durant laquelle Penélope Cruz est ignorée par l’ensemble de ses subordonnés manque d’imagination dans son élaboration.
La folie des années trente
The Bride ! écarte trop souvent toute subtilité, y compris dans ses métaphores, quitte à en pâtir. Cette approche délétère est personnifiée par l’hommage appuyé à la très grande réalisatrice hollywoodienne Ida Lupino, première femme à percer dans l’industrie impitoyable hollywoodienne. Or, Maggie Gyllenhaal n’a pas trouvé de moyens plus adéquats que d’affubler le prénom de l’icône à son héroïne et son nom à l’antagoniste principal. Navrant ! Toutefois, l’unique atout qui se dessine, avec cette démarche, réside dans une immersion plus aisée au sein l’atmosphère de l’Amérique des années trente.
Certes la reconstitution historique pure et dure pêche par son exactitude, puisque la réalisatrice omet de présenter les stigmates toujours très vivaces de la Grande Dépression. En revanche, son affection pour le septième art de cette période transpire par tous les pores de son long-métrage, générant de fait, une indéniable sympathie. Entre un Jake Gyllenhaal qui se glisse sous la peau d’un comédien, amalgame entre Gene Kelly et Fred Astaire, ou Penélope Cruz et Peter Sarsgaard qui endossent les rôles de Lauren Bacall et Humphrey Bogart, les acteurs s’amusent pour le plaisir des spectateurs avertis.
Les clins d’œil aux travaux d’Howard Hawks se multiplient du Grand Sommeil à La Dame du vendredi, explicitement cité. Quant à la cavalcade d’Ida et de Frank, elle constitue le seul élément narratif clair et compréhensible. La fuite de ces Bonnie and Clyde monstrueux confère à un chaos scénaristique généralisé, un semblant d’ordre, qui nous évite de nous égarer dans un dédale de préoccupations avec peu de liens concrets.
Anarchie déplorable
L’introduction par Mary Shelley en personne annonce quelque part cette anarchie qui confine au grotesque. Si Jessie Buckley déploie une énergie considérable bienvenue pour retranscrire une possession spectrale, elle n’empêche pas le long-métrage de se perdre dans une multitude de pistes amorcées, qui peinent à s’entrelacer de manière opportune. Hormis le procédé du film noir, rien ne retient l’attention du spectateur ! Même la némésis d’Ida, Lupino, ne se distingue pas favorablement, engoncée dans les clichés.
Quant au montage, il participe au fatras puisque Maggie Gyllenhaal opte régulièrement pour un cut épileptique agaçant, qui déstabilise sans jamais percuter. On assiste à un assemblage frénétique de plans, dans la veine de Michael Bay. Une posture formelle insupportable, donc. La cinéaste aurait sans doute dû se reposer sur l’emploi de la litote, la figure de style courante dans les années trente sur grand écran (du moins chez les monstres sacrés), plutôt que de recourir à de vains artifices.
Et certaines séquences confirment l’utilité de la suggestion, des instants qui envisagent une mise en scène alternative, moins racoleuse et plus fine. Lorsqu’Ida abat un policier qui lui somme de se rendre, l’expression sur son visage baigne entre surprise et désespoir. Quelques secondes de pleine maîtrise, qui démontrent que Maggie Gyllenhaal gâche non seulement son long-métrage, mais aussi son potentiel.
On se doute que les difficultés nourries par la politique de Warner ont conduit la réalisatrice à accoucher de ce semi-naufrage. Néanmoins, elle porte une part de responsabilité sur un résultat oscillant entre fascination et indigestion manifeste.
Film américain de Maggie Gyllenhaal avec Jessie Buckley, Christian Bale, Jake Gyllenhaal. Durée 2h07. Sortie le 4 mars 2026.
François Verstraete
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