Assassin d’élite, Ah Jong blesse accidentellement une jeune chanteuse, Jennie, au cours de son dernier contrat. Pris de remords, il décide de financer son opération, afin qu’elle recouvre la vue. Une entreprise délicate d’autant plus qu’il doit affronter son ancien employeur et un policier zélé, bien déterminé à l’empêcher de nuire.

Autour d’une table chirurgicale de fortune, des médecins s’évertuent à sauver une fillette grièvement touchée par des tirs d’armes automatiques. Pendant qu’ils s’attellent à leur tâche, ils essaient d’ignorer les trois hommes qui se tiennent en respect, révolver au poing. Fort heureusement, ils conservent leur calme, même si la tension palpable s’accentue et que les spectateurs inattendus attendent le feu vert pour la reprise des hostilités soit donné. Excepté que dans ce cas, le sort d’une innocente est en jeu. Tout n’est qu’une question de règles et de principes, qui ont été bafoués à l’origine. Bienvenue dans l’enfer hongkongais.

Chow Yun Fat, un tueur invincible

Quand il accouche de The Killer en 1989, John Woo appartient déjà à cette génération de réalisateurs qui a révolutionné le cinéma de genre dans l’Archipel, aux côtés de Tsui Hark, Johnnie To ou Ringo Lam. Cet ancien disciple de Chang Cheh s’est distingué aussi bien par sa maîtrise du wu xia pian (avec La Dernière chevalerie) que le polar dopé aux hormones et aux arabesques martiales avec ses Deux syndicats du crime. Et le meilleur pour lui est encore à venir, puisqu’il va offrir successivement trois sommets violents, jouissifs et funestes : The Killer donc, Une balle dans la tête et À toute épreuve.

Avec The Killer, il collabore de nouveau pour l’occasion avec Chow Yun Fat, devenu la vedette de l’action contemporaine locale, après une carrière à la télévision puis dans divers mélodrames (dont le Women de Stanley Kwan). Sans égaler Marlon Brando, le comédien parvient toujours à élever son niveau de jeu, en sus des prouesses physiques qu’il est censé afficher à l’écran. Surtout, il excelle dans la composition de rôles équivoque, quand il endosse les traits de personnages habités par le doute et la douleur. Voilà pourquoi il était l’interprète idoine et se glisser dans la peau d’Ah Jong, figure melvillienne revendiquée, relevait de l’évidence.

Murmures à l’oreille d’une victime

L’héritage de Melville

John Woo n’a jamais dissimulé son affection pour l’immense réalisateur français, au point de puiser dans Le Samouraï pour The Killer. Chow Yun Fat remplace de fait Alain Delon et prête ses traits au tueur invincible, authentique anguille qui échappe aussi bien à la police qu’à ses commanditaires. Le metteur en scène hongkongais se réapproprie tous les ingrédients du film noir de son illustre modèle, érigeant Jennie en icône tragique, témoin involontaire d’un carnage sans nom. Toutefois, John Woo refuse un quelconque copié collé ; s’il réutilise quelques éléments de la trame du Français, c’est pour mieux servir ses desseins.

Contrairement à Melville, John Woo ne se contente pas d’une approche purement méditative et la retenue de son aîné n’a pas cours dans son long-métrage. Si son protagoniste se pare d’une attitude solitaire identique à celle d’Alain Delon, il cherche néanmoins d’autres formes de relation, que celles éphémères, existantes dans Le Samouraï. En développant davantage les rapports entre l’assassin et le détective en charge de l’enquête, le cinéaste ajoute des enjeux dramatiques bienvenus, qui vont au-delà de l’obsession et d’un caractère autodestructeur. Ici, en sus des joutes volcaniques, se dessinent des portraits touchants, gravitant autour d’un bourreau christique.

Fraternité policière

L’ange de la mort

Ange de la mort ou tueur à gages messianique, Ah Jong, même mû par les plus nobles intentions, corrompt tout ce qu’il touche. S’il n’est pas dépourvu de bonté ou de magnanimité, il attire néanmoins le malheur autour de lui, prisonnier d’un engrenage infernal et est amené à la déchéance comme Lucifer. John Woo profite du statut de son personnage pour désacraliser tous les effigies pieuses ; fervent chrétien, il se plaît pourtant à dynamiter les églises ou à orchestrer des massacres en leur sein. En instillant un aspect biblique tout en contrevenant à tous ses commandements, le réalisateur damne tous les protagonistes.

Il multiplie les clins d’œil religieux, de la souffrance endurée par Ah Jong pendant qu’on lui ôte une balle, devant un crucifix, au linge maculé du sang de Jennie, tel le Saint Suaire. Unique objectif de cette démarche osée, décrire une passion et le calvaire d’un homme coupable de ses choix, prêt à se racheter alors qu’il est déjà trop tard. On saisit très vite que tout cela se terminera très mal et qu’il entraînera ses compagnons dans sa chute. Et le cynisme atteint son paroxysme quand Ah Jong abat plusieurs adversaires après avoir promis à sa protégée de renoncer à la violence quelques minutes auparavant.

En joue

Les cadavres s’amoncellent sur son chemin tandis que John Woo mesure les dommages collatéraux d’une guerre perpétuelle qui décime la population. Tous ceux qui croisent la route d’Ah Jong subissent un sort peu enviable et il en va de même pour celui qui le traque. Le réalisateur s’attarde ainsi sur les destins des sacrifiés, même anecdotiques ; d’une fillette sur la plage à un policier en service contrôlant au mauvais moment, aucun n’est négligé. Y compris les traîtres ou les repentis. Il excelle en effet quand il esquisse les diverses trajectoires, brossant un tableau d’ensemble des plus crédibles.

Honneur et déshonneur

Et s’il entretient cette ambivalence morale chère au genre, le réalisateur adopte un manichéisme ici bienvenu ; le respect de valeurs désuètes lui importe à l’instar d’Ah Jong, Li Ying ou Fung. Il s’oppose ainsi à l’émergence d’une pègre moins encline à honorer ses anciens ou sa parole, ainsi qu’à une police contrôlée par des bureaucrates ignorant tout du terrain. Emblème d’une génération avide de pouvoir et d’argent, Hoi bafoue les vertus élémentaires et renie tout un système bien ordonné. Ce tableau réducteur épouse l’image d’une Hong-kong en perdition, que John Woo ne reconnaît plus.

Éliminer les traîtres ?

Ici, comprendre son ennemi et finir par nouer une amitié avec lui relève de l’inenvisageable au départ, mais s’inscrit dans un processus subtilement élaboré. Traqueur et traqué, Li Ying et Ah Jong partagent toutefois davantage que ce qu’ils veulent bien admettre. Plus que des doubles de circonstance, ils constituent des partenaires de choc que le cinéaste affectionne tant. Bien avant le tandem d’À toute épreuve, ils se complètent naturellement, éprouvent des besoins identiques sur la forme et se soumettent aux mêmes codes de conduite.

Ballet opératique

Leur rivalité puis leur association s’épanouissent pleinement quand l’appel des flingues retentit et qu’ils font usage de leurs pistolets. Les face-à-face, Beretta à la main, se transforment en statu quo tandis qu’une symbiose s’opère lorsqu’ils ouvrent le feu afin d’éliminer les hordes de gangsters dépêchés pour les exécuter. La fratrie d’armes, entrevue dans La Rage du tigre et monnaie courante dans la filmographie de John Woo, se forme ici comme pour obéir à une logique implacable. Ah Jong et Li Ying agissent de concert et se coordonnent parfaitement.

Duo de choc

Les mouvements chorégraphiés avec maestria s’accordent avec les affrontements d’une brutalité inouïe, accentuée par une direction artistique mettant en exergue les effusions sanguinolentes (ah les mafieux vêtus de blanc, abattus à la chaîne). John Woo sublime le ballet opératique au service d’un spectacle total bien qu’une facette tragique se dessine à l’issue de chaque bataille. Les malfrats tombent telles des mouches, mais il en va de même pour les quelques innocents. La mort se profile et nul n’est épargné chez le réalisateur, renforçant le lyrisme de son œuvre unique.

Porte-étendard du savoir-faire hongkongais et de John Woo, The Killer ne constitue pas seulement une habile relecture de Melville. Il a ouvert la voie à une conception singulière des joutes homériques sur grand écran, certes teintées d’esbroufe, mais concoctées avec une folle inventivité.

Film hongkongais de John Woo avec Chow Yun Fat, Danny Lee, Sally Yeh. Durée 1h51. 1989. Date de reprise 26 novembre 2025

François Verstraete

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