Le détective Benoît Blanc est de retour pour élucider le meurtre d’un prêtre aux motivations pas si catholiques, au cœur de l’Amérique profonde.
Rongé par le doute et suspecté d’homicide, un prêtre assiste tout de même un enquêteur dépéché dans sa paroisse pour résoudre une énigme improbable. L’homme d’Église passe un appel pour obtenir une information. Il est déstabilisé et un peu agacé par son interlocutrice loquace. Puis un vide survient durant leur conversation avant une demande de cette inconnue ; prier pour sa mère mourante. En l’espace de quelques secondes, le père Jud recouvre ses convictions tandis que Rian Johnson impressionne le spectateur grâce à la prouesse formelle qu’il vient d’accomplir.
Force est de constater que le cinéaste, tout comme son protagoniste, possède la capacité de se relever, surtout après les diatribes injustes qu’il a encaissées après avoir remis en question de manière judicieuse le mythe Star Wars avec The Last Jedi. Depuis, outre sa série Poker Face, il s’est concentré sur la saga des À couteaux tirés, whodunit savoureux dans la lignée des ouvrages d’Agatha Christie, avec un Daniel Craig dans la peau de Benoît Blanc, digne héritier d’Hercule Poirot. Le premier volet convainquit Netflix d’acheter les droits et d’amorcer une juteuse franchise.
En attirant à chaque fois une distribution prestigieuse, Rian Johnson s’assure des prestations de qualité dans le but de servir sa mécanique implacable, saupoudré d’une satire politique ou sociale cinglante. En s’immisçant au sein de communautés singulières, il dévoile, aidé de son investigateur, les vilains petits secrets de milliardaires arrivistes ou des membres d’une famille avides du legs du patriarche. Et pour ce troisième opus, il s’entoure des vétérans Josh Brolin et Glenn Close ainsi que de l’étoile montante Josh O’Connor afin d’explorer les coulisses de la religion.
En terre sacrée
En effet, à l’occasion de ce Wake Up Dead Man, le metteur en scène s’intéresse de très près à la bigoterie présente dans de nombreuses enclaves du pays et qui altère pour le pire, le comportement des fidèles. Certes, il n’est point le premier à s’attaquer à ce cas épineux et d’autres, plus talentueux, s’en sont emparés avec succès par le passé, à commencer par Charles Laughton qui s’est interrogé sur le sujet avec son chef-d’œuvre, La Nuit du chasseur. Et il s’avère donc difficile d’apporter quelque chose de neuf à la problématique, quand bien même il transpose la réflexion dans une Amérique contemporaine, frisant parfois la caricature.
Fort heureusement, il se rattrape dès qu’il esquisse les portraits d’une galerie de personnages assez intéressants, tous perdus dans un coin isolé, typique des États-Unis, ce qui amène d’ailleurs le père Jud à demander la raison de la venue d’une célébrité comme Benoît Blanc. Pourtant, quelques visages réputés se sont installés depuis des années dans la bourgade : Simone, musicienne reconnue et Lee Ross écrivain de science-fiction renommé se sont joints à une congrégation dont les adeptes locaux, sont tombés sous la coupe d’un ecclésiastique aux intentions peu louables.
Rian Johnson évoque les racines d’un mal ici séculaire qui ligotent les uns et les autres ; certains sont embrigadés par l’habitude et d’autres ont cédé à des mirages ou à des paroles enjôleuses. Les fausses promesses de Wicks, un prêcheur machiavélique (interprété assez brillamment par Josh Brolin), les guident aux Enfers, témoignant de leur crédulité au sein d’une ère marquée par le retour de l’obscurantisme. Cette démonstration risquée pâtit hélas, par quelques stéréotypes mal venus (notamment concernant les motivations de Cy et de Nate). Néanmoins, ces écueils sont compensés par la performance de Josh O’Connor dans le rôle de Jud.
De mauvaise foi ?
L’exposition, avec le passage du personnage devant une commission de discipline, évoquant les causes qui l’ont poussé à briguer le sacerdoce, laissait craindre une caractérisation lisse et dépourvue de la moindre nuance. Surtout, on saisit très vite qu’il s’imposera comme l’antithèse du père Wicks, dans l’approche des sermons et dans sa vision d’un monde, qu’il ne considère pas, contrairement à ses confrères et supérieurs, infesté de loups. Il serait de fait le garant d’un christianisme authentique, préservant ses valeurs de charité et de rédemption.
Les joutes qui l’opposent à sa némésis, à travers des séances de confession succulentes, ajoutent de la consistance à sa vaine croisade. En le tiraillant de toutes parts, Rian Johnson interroge sur l’avenir même de croyants divisés dans la pratique de la religion. Jud cristallise les scissions existantes, dubitatif quant à sa capacité à s’imposer en berger aimant et tolérant. Ses atermoiements culminent au moment d’une déambulation en forêt, après avoir assisté à l’inconcevable. Le cinéaste se joue de lui et lui intime un chemin de croix dont il conservera des séquelles.
Sa position centrale dans cet ensemble bercé par le mystère, éclipsera presque le héros habituel, à savoir Daniel Craig, bien moins étincelant en Benoit Blanc que lors des épisodes précédents. Josh O’Connor lui volerait presque la vedette et endosserait par conséquent le statut de protagoniste de ce récit sociétal, mettant en exergue la grande faiblesse du long-métrage.
Construction limitée
La force des À couteaux tirés réside dans une parfaite alchimie d’ingrédients essentiels : une énigme fondée sur un canevas très sophistiqué et des personnages aux profils pas totalement manichéens, suspects idéaux, détenteurs de secrets inavouables. Dans Wake Up Dead Man, le second élément est parfaitement respecté et sert de ressort thématique. Rian Johnson préfère élaborer minutieusement son pamphlet, quitte à s’égarer en cours de route et oublier la nature de son long-métrage, celle d’un Whodunit !
Il a beau semer les indices tout en déployant un arsenal mystique de pacotille, proche du charlatanisme, il peine ici à renouer avec la subtilité entrevue dans Glass Onion et À couteaux tirés. En écartant Benoit Blanc de l’équation, davantage observateur qu’acteur, il se saborde et se contente d’offrir un puzzle indigne de son savoir-faire. Résultat, les manigances sont vite pressenties ou éventées, d’autant plus que le mobile est rapidement abordé durant les trente premières minutes. Un public un tant soit peu attentif devinera le fin mot de l’histoire, au risque de passer à côté d’un message essentiel disséminé tout du long.
En utilisant le genre pour traiter d’un fond bien plus préoccupant, Rian Johnson s’inscrit dans la démarche ambitieuse des Stanley Kubrick, Michael Cimino, William Wellman ou Bong Joon-ho. Néanmoins, en ne respectant pas les fondamentaux, il amoindrit la portée de son entreprise courageuse et efficace, que certains considéreront comme un crime de lèse-majesté.
Film américain de Rian Johnson avec Daniel Craig, Josh O’Connor, Josh Brolin, Glenn Close. Durée 2h25. Disponible sur Netflix
L’avis de Mathis Bailleul : en calquant la structure de sa série Poker Face et en rendant sa galerie de suspects moins passifs et plus entreprenants dans une seconde partie, Johnson surprend et amuse toujours avec Wake Up Dead Man, même si l’effet de surprise n’est plus. Quand s’essoufflera-t’il ?
François Verstraete
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