Raúl Dúran, cinéaste et scénariste mondialement réputé, travaille d’arrache-pied sur son projet. Il mélange alors réalité et fiction, en puisant dans son vécu et celui de ses proches, quitte à déplaire…

Une chanteuse, un disque, des notes et des paroles qui unissent et défont les idylles rappellent de douloureux souvenirs que l’on croyait enfouis. Un couple alité écoute attentivement une interprète. Plus tard, deux femmes sont bercées par une mélodie et cet instant suggère qu’elles ont partagé sans doute autre chose qu’une amitié profonde. Des minutes clés, qui injectent cette dose émotionnelle forte, à la limite du pathos, désirée par le réalisateur… ce pour mieux tromper le spectateur.

L’époque où Pedro Almódovar alimentait les controverses avec ses positions outrancières et fantasques semble définitivement derrière lui. Son œuvre subsiste à l’aide d’une alchimie étrange entre tendresse et mélancolie, qui s’empare sans crier gare des tripes et des âmes de celui ou celle qui l’explore désormais. Le virage entrepris avec Tout sur ma mère perdure et a permis au cinéaste d’accoucher de ses plus belles réussites, parle avec elle ou encore Douleur et Gloire. Néanmoins, le spectre de la répétition plane sur sa création aujourd’hui.

Au chevet de l’être aimé

Certains sont condamnés à refaire le même film (un faux écueil qui n’a point empêché Yasujiro Ozu de briller), sans surprendre et peinent à se régénérer. Parfois, ils ont tous dit et redoutent une sorte de petite mort, des funérailles artistiques en règle, causée par une panne sèche d’inspiration. Orson Welles n’a-t-il pas abandonné en partie pour cette raison ? Et cette peur s’est infiltré à priori dans les veines de Pedro Almódovar tel un poison lent, destiné à le terrasser… ou bien le réalisateur hispanique nous joue un de ces fameux tours afin d’enraciner un fascinant postulat.

L’ombre de Woody Allen

En 1998, Woody Allen endossait le rôle d’un écrivain en proie à la page blanche et qui avait pour habitude de puiser dans l’histoire de ses proches afin de s’en servir pour ses ouvrages. Cette attitude critiquée par son entourage est pourtant monnaie courante chez les auteurs, romanciers ou scénaristes, dont les récits reflètent une part d’eux-mêmes et de leur environnement. Le film de Woody Allen, Harry dans tous ses états, soulignait cette tendance avec l’humour et l’ironie qui sied si bien au réalisateur. Sur le principe Autofiction rejoint le travail de Woody Allen. Toutefois, sur le fond, il va beaucoup plus loin que son prédécesseur.

Peu inspiré ?

La scène durant laquelle Elsa et explique à sa soignante la signification du terme culte interpelle et renvoie le public ou les observateurs à leurs idées reçues. À une époque où les mots sont galvaudés, à commencer par celui de chef-d’œuvre et la sémantique détournée afin de générer des vues sur internet ou de choquer son auditoire, Pedro Almódovar délivre, par l’intermédiaire de sa protagoniste, un discours salutaire et nécessaire. À bout de souffle, Raúl ignore s’il parviendra à rallumer un feu sacré.

À première vue, Autofiction s’apparente à une introspection supplémentaire, dans la veine de Douleur et Gloire ou Tout sur ma mère, voire La Piel Que Habito. Toutefois, il serait naïf de croire que Pedro Almódovar se contente de réitérer un procédé à l’identique. Son culot, sa force de caractère et son égo le contraignent à exiger davantage de lui-même. L’exercice de style faussement académique se mute alors en un déchirement intérieur.

Un couple en danger

De l’autre côté du miroir

En se glissant sous la peau d’Elsa, alter ego féminin couché sur du papier, Raúl exprime ses émotions avec une conviction trop forte pour être sincère. La fragilité du couple, le deuil, les amitiés sont autant de sujets abordés à travers le scénario du personnage. On s’attend alors à une démarche cathartique, au son des chansons de la Chavela, pendant qu’Elsa et les siens sont transpercés par les vocalises. Tout concourt à arracher des larmes à l’écran et en dehors, tant est si bien que l’on doute de la pertinence de cette démarche.

Puis, le retour à la réalité, de l’autre côté du miroir, opère un changement de paradigme, à travers une réplique grinçante. Mónica explique à Raúl qu’il a déjà conté deux fois ses relations avec sa mère et que le disque est rayé désormais. Par cette phrase sans ambiguïté, Pedro Almódovar clame qu’il souhaite passer à autre chose, après Tout sur ma mère et Douleur et Gloire. Si on est amené à refaire le même film, il est important d’opter pour un angle différent.

Trouver les mots

Voilà pourquoi Autofiction se suffit à lui-même ; pas de coup de théâtre final comme dans Douleur et Gloire, la mise en abyme est illustrée dès l’exposition. Pour celui qui a souvent été préoccupé par les maux et les remèdes et dont les personnages traversent fréquemment les couloirs hospitaliers, il est urgent de s’occuper non plus de soi, mais de contempler son image dans la peine d’autrui ; celle que l’on observe, que l’on cause ou que l’on s’évertue à soigner !

Passe-passe habile

Dans Autofiction, hommes et femmes ne sont plus au bord de la crise de nerfs, mais bel et bien au bord de la crise créative, à la recherche non pas de reconnaissance, mais de légitimité. Toute l’habileté déployée par le cinéaste réside dans l’illusion ; les poupées gigognes d’autrefois se dévoilent et pourtant, à l’arrivée ne survit que la simplicité d’un plan épuré, dépourvu du baroquisme flamboyant d’antan. Pedro Almódovar pourrait soutenir cette intensité émotionnelle que sa filmographie arborait jadis, mais il s’y refuse.

Écrire, c’est vivre

Autofiction décrypte le malaise d’un artiste, très éloigné des maux de l’intimité. Le réel et l’imaginaire constituent un socle commun à l’élaboration d’un script, aussi mince soit-il ; s’il s’enracine dans la douleur de ceux et celles que l’on aime ou qui nous ont choyés, peu importe. Seul compte non pas le résultat, mais le parfum authentique qui en découle.

Ainsi, on ne ressort ni anéantis ni réjouis de cette expérience passionnante et troublante, mais plutôt captivés par le savoir-faire d’un talent versatile, capable de se réinventer constamment.

Film espagnol de Pedro Almódovar avec Bárbara Lennie, Leonardo Sbaraglia, Aitana Sánchez-Gijón. Durée 1h51. Sortie le 20 mai 2026

François Verstraete

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