Une attaque bioterroriste frappe un gratte-ciel situé au cœur de Séoul. Les infectés pris de folie mordent ou tuent, propageant la contamination. Quelques survivants entreprennent alors une quête périlleuse afin de débusquer le cerveau de cette machination.

Lorsque l’Occident découvrit Dernier train pour Busan en 2016, public et critiques furent conquis par l’univers imaginé par son réalisateur Yeon Sang-ho et l’énergie folle déployée par sa mise en scène. Le Sud-Coréen redéfinissait quelque part le film de zombies cher à Georges Romero, en réinventant les codes spatiaux, empilant proies et chasseurs dans les wagons d’un train lancé à grande vitesse. La perception post apocalyptique de l’ensemble entrelaçait le discours anticapitaliste sous-jacent propre au genre. Nanti d’une authentique notoriété, Yeon Sang-ho s’empressa de tourner une suite.

Hélas pour lui, Peninsula fut loin de rassembler tous les suffrages à l’instar de son prédécesseur. Résultat, beaucoup pensaient que Dernier train pour Busan ne constituait qu’une parenthèse enchantée et que l’on avait bien trop vite élevé au rang d’auteur un artisan somme toute limité. Toutefois, contrairement aux idées reçues, Peninsula regorgeait de qualités visuelles, aisément identifiables, mais que l’on a négligées en raison d’une déception légitime. Voilà pourquoi son nouveau projet, Colony, nourrissait une véritable curiosité et se posait en long-métrage de la « seconde » chance pour lui.

Parés pour le périple ?

Pour une I.A de plus ?

Lors de la promotion de son film, Yeon Sang-ho expliquait qu’il développait un environnement totalement différent de Dernier train pour Busan et que sa franchise amorcée avec Seoul Station était de fait derrière lui. Colony allait se pencher sur les affres de l’intelligence artificielle, à travers les comportements et le mode de fonctionnement de ses zombies. On redoutait par conséquent qu’il se contente du minimum en se reposant sur un sujet dans l’air du temps. Peu d’ailleurs proposent un traitement concernant une réflexion vaste autre qu’un cri d’alarme vidé de toute substance formelle.

Et l’introduction de Colony laisse entrevoir le pire, avec l’injection d’un virus à même de télécharger les données afin de transformer l’hôte en pantin décérébré, avide de sang frais, prêt à tout pour transmettre sa condition à son entourage. Sous le contrôle d’un seul et même maître, les infectés partagent les informations comme des relais sur un réseau internet, les faits erronés étant également de la partie. Tous ces éléments, assez illustratifs, ne témoignent pas d’une grande inventivité à la base.

La traversée des justes… ou pas

Néanmoins, au fur et à mesure que le récit avance et que les mises à jour s’effectuent, Yeon Sang-ho démontre qu’il est toujours capable du meilleur, dans la composition de tableaux visuels dantesques. Appâtés par les lumières des écrans, ces pseudos morts-vivants évoluent à vitesse grand V en circonvenant quelque part aux principes darwiniens. Sans recourir à un vaste exposé biologique sur ce point (contrairement à l’explication sur le concept de l’esprit ruche), le réalisateur s’échine à appréhender adaptation et imitation. Les scènes assez fascinantes se succèdent et renvoient sur le fond aux leçons enseignées par George Romero en personne.

Un air de Romero

Yeon Sang-ho ne se réfère pas uniquement au maître en ancrant sa narration dans un complexe commercial, signant un hommage appuyé à Zombie et son contexte anticapitaliste. Il imite son modèle en se concentrant sur une galerie de protagonistes à l’image d’une société de consommation égoïste et cruelle. Policier sans scrupules, lycéens harceleurs, cadres dégénérés, politiques désorganisés tous sont à jeter aux oubliettes ou plutôt en pâture aux monstres qui les encerclent… tous exceptées quelques âmes de bonne volonté n’hésitant pas à se sacrifier pour la cause commune : une victime de brutalités scolaires, un athlète à la retraite, une handicapée et trois scientifiques prêts à risquer leurs vies pour prévenir la catastrophe en cours, déclenchée par l’ignominie de leur confrère.

Bienvenue en enfer

Yeon Sang-ho rappelle que le pire prédateur pour l’Homme n’est autre que lui-même et qu’il est toujours pleinement conscient de ses actes pour s’adonner à toutes sortes d’atrocités. L’individualisme prévaut et s’empare aussi des vertueux, au nom de la vengeance. Pourtant, le cinéaste refuse de se complaire dans un cynisme et entretient l’espoir, même infime. Pour lui, la rédemption et l’abnégation ne sont pas que des notions, elles incarnent des scènes fortes. Quand une jeune femme se résigne à son sort et guide son frère vers son salut, se condamnant de fait, une certaine candeur émotionnelle se dégage.

Entretemps, Yeon Sang-ho aura supplicié les uns et les autres, accentuant leur calvaire durant des moments faussement épiques, tant ils s’avèrent impuissants, aussi brillants soient-ils. Comme à son accoutumée, le réalisateur excelle dans sa construction du cadre, resserrant l’espace avec acuité, en entassant les cadavres ambulants au détour d’un couloir ou en forçant l’héroïne à se faufiler un chemin à travers une multitude de zombies.

Et si Colony n’égale point Dernier train pour Busan, en raison d’une naïveté confondante et quelque peu embarrassante, il assoit l’ambition d’un metteur en scène plus qu’honnête, apte à se transcender pendant quelques secondes pour offrir une vision perturbante de notre monde et de sa Corée natale.

Film sud-coréen de Yeon Sang-ho avecJun Ji-hyun, Koo Kyo-hwan, Ji Chang-wook. Durée 2h02. Sortie le 27 mai 2026

François Verstraete

Share this content: