Recherchés intensivement par la police anti-justiciers, Matthew Murdock alias Daredevil et Karen Page organisent un mouvement de résistance afin de contrecarrer les plans de Wilson Fisk, résolu à asseoir sa domination sur New York.
Le retour du héros de Hell’s Kitchen a suscité un authentique engouement l’an dernier, confirmant que certaines figures de l’écurie Marvel conservent une aura indélébile, même quand elles passent sous le pavillon Disney. Certes, la première saison de Daredevil Born Again n’était pas exempte de défauts, loin de là, mais une certaine cohérence se dégageait d’un ensemble reposant sur le travail du scénariste Frank Miller dans les années quatre-vingt. Beaucoup ont reproché, en revanche, le manque de dynamisme, l’absence apparente d’enjeux et le recours au sempiternel fan service.
Il n’est pas surprenant que cette deuxième saison n’ait pas attiré autant de curieux et la chute d’audience menacerait donc l’avenir de la série. Pourtant, le dénouement de la saison précédente annonçait un net revirement et une tension accentuée à venir. Voilà pourquoi il s’avère capital de remettre les pendules à l’heure. Les nostalgiques de la période Netflix négligent les carences de Daredevil (une seconde partie de deuxième saison paresseuse, le recyclage des plans-séquences) et égratignent désormais ce qu’ils encensaient hier. Or la nouvelle fournée d’épisodes de Daredevil Born Again confirme, certes, des défauts entrevus, mais également toutes les qualités inhérentes à une vision très claire du personnage et de son univers.
Héros et vigilante
Le socle narratif du récit de Daredevil Born Again repose sur une question épineuse et brûlante, celle des limites à ne pas franchir dans une société de droit ; ou comment un héros se mû en justicier, en écartant de fait toute législation et s’affranchit à l’occasion des principes qu’il s’était juré de défendre. Ce débat ne date pas d’hier, aussi bien dans le comic book que dans les longs-métrages, DC ou Marvel, voire les productions d’éditeurs tiers. Néanmoins, en lieu et place de se conformer à des critiques fondées sur une énième variante fasciste du surhomme (à la manière de The Boys), les superviseurs et scénaristes ont opté ici pour une analyse brute de la morale, au sein d’un quotidien réaliste.
L’arc Civil War et son adaptation cinématographique évoquaient d’une part les dangers liés à l’absence de contrôle des super-héros, qui n’ont pas besoin de rendre des comptes aux autorités légitimes et d’autre part aux dommages collatéraux qu’ils augurent au cours des affrontements avec leurs ennemis. Au nom de ce prétexte, Wilson Fisk instaure toute une série de mesures sécuritaires, proches de celles adoptées par Donald Trump et ne différencie en aucun cas les bons des mauvais. Cette attitude hypocrite, présentée de façon illustrative (le gros défaut de la démonstration), se superpose aux intentions doubles du seigneur du crime, qui profite de la situation pour s’enrichir et asseoir sa mainmise sur la ville.
Néanmoins, au-delà d’une lecture politique simpliste et presque racoleuse, se dessine des portraits troublants, qui se complètent et s’opposent. Les duos formés par Daredevil et Kingpin et Karen avec Heather fascinent par leur dualité, alors que chacun ne peut exister sans l’autre, tel le couple unissant Batman et le Joker. Tous et toutes croient fermement dans leur croisade, persuadés que la justice penche de leur côté. Les traumas vécus et les trahisons renforcent leurs convictions au point de les aveugler. Ne reste tandis qu’un criminel impitoyable en quête de rédemption pour indiquer la voie de la vérité.
La passion selon Mathieu
Plus que jamais, les créateurs de la série rappellent les rapports qu’entretient le protagoniste avec le monde religieux, ainsi que l’aspect biblique très particulier qui transpire dans la bande-dessinée. Abandonné par une mère entrée dans les ordres et victime d’un grave accident de la circulation pour avoir sauvé un passant, Matthew Murdock endure une authentique passion christique. Il se sacrifie lui-même et offre son corps aux coups de ses adversaires, comme pour effectuer une pénitence non nécessaire ou pour s’ériger en Messie citadin moderne, prêt à guider les âmes perdues.
Or, parmi ces égarés, Bullseye constitue un cas troublant d’ambivalence sur le plan éthiques (c’est un tueur fou et pathétique, au sens étymologique du terme), qui désire expier ses fautes, mais s’enfonce davantage durant son entreprise. L’épisode pendant lequel il échappe aux troupes d’intervention, aidé par sa némésis, ausculte toutes les nuances psychologiques des personnages, malgré une construction bancale. La pénitence, la confession et le pardon, sont autant d’éléments indispensables qui séparent l’homme de l’animal, la civilisation du chaos. Bien plus que des préceptes chrétiens, ce sont eux qui régissent le code d’honneur non pas de ces faux justiciers, mais des vrais héros.
Voilà pourquoi le final, assez efficace, détonne dès que Daredevil et Wilson Fisk se fraient un chemin vers un purgatoire, en usant une violence mesurée pour l’un et en faisant couler le sang pour l’autre. L’aboutissement de ce chapitre induit qu’en dépit de leurs velléités et de leurs objectifs, ils ne sauveront pas New York d’elle-même et qu’elle n’a nul besoin d’un prophète pour survivre et avancer.
New York, New York
D’ailleurs, les auteurs tentent de capter l’essence de la célèbre cité, à travers son décor ici faussement pacifié et les témoignages de sa population cosmopolite. L’émission satirique de B.B Urich est censée, quant à elle, réveiller les résidents et les inciter à manifester contre l’oppression. L’approche employée dans cette optique est percluse de stéréotypes. N’est pas Martin Scorsese, Woody Allen ou John Cassavetes qui veut. La photographie laisse à désirer et la direction artistique ne rend pas hommage à la ville dans ces situations.
Quant à la scène montrant la révolte d’une foule en colère, revêtue non pas d’un masque de Fawkes, mais d’une copie de celui de Daredevil, elle fait pâle figure et laisse encore une fois libre cours aux poncifs. Néanmoins la rage des participants étonne ; ainsi le réalisateur opte pour un poil d’outrance, afin de camoufler une absence d’identité (tout comme durant le match de boxe opposant Kingpin à un faire-valoir du jour). Quoi qu’il en soit, il est vraiment regrettable de ne pas profiter davantage de l’atmosphère de cette New York qui cohabite sur le papier avec une pléthore de surhommes, quand le protagoniste s’aventure hors de son quartier de Hell’s Kitchen.
Voilà pourquoi, en raison de cet écueil, cette deuxième saison de Daredevil Born Again ne convainc pas totalement. En revanche, elle s’achève avec une résolution logique et presque satisfaisante, cohérente avec la dialectique développée jusque-là. Et c’est un très bon point. !
Série américaine supervisée par avec Charlie Cox, Vincent D’Onofrio, Deborah Ann Wall. Saison de 8 épisodes d’une durée d’environ 50 min. Disponible sur Disney+
François Verstraete
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