L’adage, certes très réducteur, voudrait que les grands acteurs ne jouent finalement qu’une seule et même partition, déclinant leurs névroses de film en film. Cette assertion, à double tranchant, résume pourtant très mal la carrière de Nathalie Baye, qui vient de s’éteindre ce samedi à l’âge de 77 ans des suites de la maladie à corps de Lewy. Emportée après une lutte silencieuse, la comédienne laisse derrière elle un cinéma français orphelin de l’une de ses figures les plus protéiformes. Loin du tumulte stérile du vedettariat, elle aura su conjuguer l’âpreté du cinéma d’auteur avec l’évidence d’un art populaire, naviguant d’une rive à l’autre sans jamais perdre de son absolue superbe.
L’empreinte de la Nouvelle Vague
Si sa formation initiale la destinait à la danse, c’est bien la pellicule qui a su capter la grâce et la précision de ses mouvements. Dès ses premiers pas décisifs chez François Truffaut (La Nuit américaine, La Chambre verte), Nathalie Baye s’est imposée par une justesse de ton quasi clinique. Chez elle, l’économie de moyens n’empêchait jamais les foudres de l’intensité dramatique. On retiendra évidemment la rupture de ton opérée avec Jean-Luc Godard dans Sauve qui peut (la vie) en 1980, qui lui vaudra son premier César. Là où d’autres se seraient noyés dans l’inconscient et le labyrinthe de l’expérimentation godardienne, elle y injectait une humanité à la fois frêle et foudroyante.
La décennie qui suit prouve que les qualités entrevues à ses débuts n’étaient point évanescentes. Avec La Balance de Bob Swaim (nouveau César, cette fois-ci de la meilleure actrice en 1983), elle brise la chrysalide de la jeune femme sage pour embrasser la rugosité et la violence décomplexée du polar urbain. Du drame intimiste à la fresque sociale, Nathalie Baye a multiplié les longs-métrages avec l’abnégation d’une véritable stakhanoviste, sans jamais lasser la critique ni le public.
Une stakhanoviste jamais rassasiée du grand écran
Chez Bertrand Tavernier (Une semaine de vacances), Claude Chabrol (La Fleur du mal) ou encore Xavier Beauvois (Le Petit Lieutenant, long-métrage d’une noirceur désabusée qui lui valut un quatrième César), elle dressait le constat édifiant d’une société française en perpétuelle mutation. L’émergence d’une nouvelle garde n’a jamais occulté son importance patrimoniale. Au contraire, elle a su se réinventer avec une aisance vertigineuse, devenant la figure tutélaire de réalisateurs émergents qui voyaient en elle le socle du septième art.
Son incursion chez Xavier Dolan, d’abord dans Laurence Anyways puis dans Juste la fin du monde, démontre une fois de plus son refus catégorique de la complaisance. Face à l’hystérie ambiante et tragique du huis clos du cinéaste, elle opposait un maquillage outrancier, une voix criarde et une aura vulnérable. Cette prise de risque l’érigeait alors en objet filmique non identifié, capable de sublimer n’importe quel maelström désenchanté. La démarche authentique d’une figure incontournable !
François Verstraete
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