Un magnat du pétrole, confronté à la fin du monde qu’il a lui-même provoqué, règle ses comptes avec les instances politiques et publiques.

Il était une fois un réalisateur mexicain, cinéphile à n’en point douter, qui débarqua avec ses rêves dans une industrie entrant de plain-pied dans le second millénaire et impressionna public et critiques. En s’appuyant sur l’effet Rashomon, Alejandro González Iñárritu délivra deux long-métrages fascinants et perturbants avec Amours chiennes et 21 grammes, démontrant ses talents de directeur d’interprètes au passage. Sans surprise, il comprit que la formule fonctionnait et l’employa de nouveau avec Babel, qui rencontra un authentique triomphe pour ce type de production. Un succès inversement proportionnel à la qualité, déclinante.

Depuis, le cinéaste a raflé moult prix dont l’Oscar pour Birdman et The Revenant. À l’instar de Tarantino, il imite des figures illustres du septième art, copiant sans vergogne leur démarche, en ajoutant un peu de bruit et de fureur. Tel un éléphant, il trompe son monde, avec une réussite indéniable, perdant de fait, la candeur de ses débuts. Et s’il tire toujours le meilleur parti de sa distribution (Leonardo DiCaprio peut sans doute le remercier), il ne se réinvente plus… mais pourquoi s’échiner tant que le subterfuge fonctionne ?

Numéro d'équilibriste

Il opère d’ailleurs si bien que les studios lui ont gratifié un budget copieux de plus de cent vingt-millions de dollars afin de financer son nouveau projet, une farce prophétique, Digger, avec Tom Cruise en tête d’affiche. Nanti de ces moyens colossaux, Iñárritu applique sa méthode à la lettre, avec tous les avantages et les défauts qu’elle implique. La mission racolage commence !

Droit dans le mur

L’exposition présente un Tom Cruise méconnaissable, sous les traits d’un richissime homme d’affaires, spécialisé dans le forage du pétrole. Dans sa luxueuse demeure, il se réveille auprès de son chat, extrêmement âgé, agonisant. Il requiert les soins d’un vétérinaire de référence pour son animal tout en gérant son site d’extraction principal en pleine crise, puisque sur le point de s’effondrer. Dans les deux cas, il ignore les avis des experts, s’enfonçant dans le déni. Une métaphore pataude émerge de ce parallélisme, dépourvue de la moindre subtilité.

Réveil difficile

Digger se pare des atours d’une farce noire, dédiée à la catastrophe écologique et climatique en cours. L’ironie mordante qui se dégage de l’ensemble, s’inscrit dans le sillage de Docteur Folamour (un peu, Iñárritu n’est point Kubrick) et du pamphlet surévalué Don’t Look Up. Les hurlements et les comportements pathétiques s’enchaînent, mais cessent de faire rire à force d’exagération incontrôlée. La caricature dans le mauvais sens du terme affleure, accompagnée des stéréotypes d’usage. On est très loin de la superbe fable écologique de Nicholas Ray, La Forêt interdite.

Le réalisateur abreuve son récit de pléonasmes et de répétitions, recourt à l’illustration pour être certain que son message pénètre dans le cerveau du spectateur, y compris le plus attentif et le plus réceptif. Aucune finesse n’émane des vociférations en pagaille et la forme du long-métrage s’en ressent. Les cliquetis de l’horloge de l’apocalypse surlignent un compte à rebours qui s’écoule pendant que Digger et le gouvernement américain palabrent sur la solution la plus adéquate pour remédier à la situation. Ostentatoire et simpliste.

Assemblée agressive

Dans la peau d’un salaud

Fort heureusement, une facette positive éclaire ce fatras et elle s’incarne dans la performance de Tom Cruise. Sa prestation dans la peau d’un salopard retors relève à la fois du numéro comique et cynique. La transformation physique adoptée par le comédien est assez époustouflante et il égratigne son image d’éternel jeune premier, endossant par conséquent le poids de l’âge. Ce résultat est d’autant plus crédible qu’il a largement dépassé la soixantaine d’années. Les prouesses athlétiques ne lui importent guère ici.

Son numéro lasse quelques fois, mais la baisse de régime est intimement liée à la mise en scène discutable du réalisateur. Et puis il y a cette séquence fantastique, durant laquelle Iñárritu trouve brièvement ses marques tandis que son acteur brille de mille feux. Devant un auditoire bondé, composé de diplomates et chefs d’État, Digger assume l’entière responsabilité du désastre en cours. Attaqué de toutes parts, il se lance dans un discours véhément, facilité par la consommation d’alcool et l’adrénaline.

Réunion au sommet

Il déclame un monologue désabusé, fustigeant pour l’occasion un monde en proie à la corruption, à l’hypocrisie, à l’entropie et à l’aporie. Lucidité, désillusion et retour cruel à la réalité mènent à une introspection douloureuse. Tous et toutes profitent du système, tout en le pointant du doigt. Sans doute, le moment le plus osé, le plus culotté du long-métrage, qui fait mouche, car sincère.

Artificiel et superficiel

Le portrait de Digger convainc alors et Tom Cruise devient l’héritier de Daniel Day Lewis dans There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson, un film qui évoquait également un géant (pionnier d’ailleurs) du milieu pétrolier. On devine que la prise de conscience du protagoniste constitue le pivot de cette narration, jusqu’au revirement sinistre désiré par un auteur en roue libre. Ce changement de paradigme rapidement abordé et qu’il ne vaut mieux pas déflorer, confirme, hélas, le statut de fraudeur du septième art d’Iñárritu.

En roue libre

Une fois encore, il singe un dispositif qu’il ne comprend guère, imite sans vraiment apporter une pierre à l’édifice conséquent d’un génie, à savoir Jean Renoir. L’ombre du Carrosse d’or plane, mais le cinéaste ne se réapproprie jamais efficacement la substantifique moelle du chef-d’œuvre du Français. Pire, le secret éventé, une succession de saynètes se substitue à la fluidité initiale, le long-métrage perdant ainsi de sa cohésion et de sa capacité de persuasion.

Certes, Digger offrira sans doute, sur un plateau en argent massif (ou débordant de pétrole le cas échéant), l’Oscar du meilleur acteur à un Tom Cruise impeccable. Toutefois, l’admiration méritée vis-à-vis de son exercice de haut vol ne saurait dissimuler la triste supercherie, une de plus, proposée par le Mexicain.

Film américain d’Alejandro González Iñárritu avec Tom Cruise, Sandra Hüller, Riz Ahmed. Durée 2h09. Sortie le 30 septembre 2026

François Verstraete

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