Il y a près de vingt ans, alors que le cinéma contemporain s’apprêtait à basculer irrémédiablement dans l’ère numérique, le Festival de Cannes posait un acte militant en créant Cannes Classics. À l’heure où l’industrie a cruellement besoin de franchises ou de standards préétablis pour survivre et où la créativité de bon nombre d’auteurs s’est envolée depuis longtemps, cette section nous rappelle viscéralement pourquoi nous aimons le septième art. Pour sa 79e édition, dédiée à la mémoire de l’immense chef décorateur Dean Tavoularis, Cannes Classics propose une sélection vertigineuse de 21 longs-métrages. Une véritable cure de jouvence pour des chefs-d’œuvre qui, loin d’être de simples reliques, retrouvent aujourd’hui le chemin des salles obscures avec une vitalité foudroyante, portés par des versions restaurées de toute beauté.

Le travail colossal abattu par les ayants droit, les cinémathèques et les laboratoires du monde entier force, une fois de plus, le respect. Dans notre époque de consommation frénétique de l’image, la restauration d’œuvres patrimoniales est une forme de résistance. On est immédiatement saisi par la vivacité retrouvée des ombres, la profondeur des noirs et blancs et l’éclat des couleurs sur les copies présentées cette année.

Parmi les événements incontournables, la projection en 4K du Criminel (The Stranger, 1945) s’annonce comme un choc esthétique majeur. Fruit d’une minutieuse collaboration entre la Cinémathèque française et la Library of Congress (avec le soutien d’Amazon MGM Studios), cette numérisation à partir du négatif original redonne tout son relief au cauchemar éveillé mis en scène par Orson Welles. L’occasion de se souvenir qu’avant de devenir une machine bien (trop) rodée, le cinéma américain savait enfanter d’authentiques diamants noirs.

Immortel Orson Welles

Le continent africain sera, lui aussi, célébré dans sa forme la plus pure avec la renaissance de Tilaï (1990), le grand œuvre burkinabé du regretté Idrissa Ouedraogo. Restauré en 4K à partir de son négatif original sous la houlette de la Cité de Mémoire, ce drame implacable brillera de nouveau sur la Croisette, nous ramenant à l’essence même de la tragédie classique, magnifiée sous le soleil de l’Afrique de l’Ouest.

Et que dire de cette autre pépite inespérée, un grand classique issu du catalogue de la Toho Global, à savoir La Légende du grand judo, premier long-métrage d’Akira Kurosawa, dont le nouveau DCP révélera une séquence de 12 minutes purement et simplement coupée depuis sa sortie initiale ? Distribuée en France par Carlotta et mk2 films, cette projection a de quoi rendre fous de joie les archéologues de la pellicule, tant l’exhumation de tels fragments tient aujourd’hui du miracle.

Enfin visible !

Si les copies restaurées constituent le cœur battant de la sélection, Cannes Classics 2026 n’oublie pas pour autant ceux qui ont fabriqué ce cinéma. Outre les présences annoncées de figures tutélaires — et singulièrement frondeuses — telles que Guillermo del Toro, Dario Argento, Artavazd Pelechian ou Jerzy Skolimowski, la section fera la part belle au documentaire. On retiendra notamment Dernsie : La Vie Incroyable de Bruce Dern, portrait intime de cet acteur insubmersible et inflexible qui viendra fouler le tapis rouge au bras de sa fille Laura. L’hommage à ce comédien de génie, qui a fini par survivre à l’industrie hollywoodienne l’ayant vu naître, illustre parfaitement l’esprit rebelle de la sélection.

Enfin, pour lier définitivement les époques, deux œuvres de création récentes viendront s’immiscer dans cette programmation : la fiction L’Âge d’Or de Bérenger Thouin et le documentaire Une vie manifeste de Jean-Gabriel Périot, consacré à l’incandescente figure de la critique et militante Michèle Firk. La preuve absolue, s’il en fallait encore une, que la mémoire du cinéma n’est pas un musée figé, mais bien un foyer ardent toujours prêt à embraser nos écrans.

François Verstraete

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