Le combat acharné entre une famille traditionnelle chrétienne contre les autorités soupçonnant les membres de maltraiter les enfants.
Le résident d’un EPHAD demande à une aide-soignante, proche de sa famille, que l’on cesse de le nourrir. Las de vivre, il désire en finir rapidement. Or, son souhait est contraire aux valeurs de son interlocutrice, fervente pratiquante catholique. Pourtant, elle n’oppose aucune résistance aux volontés du patient et on ressentirait presque de la compassion dans sa gestuelle. Cette scène assez maîtrisée se distingue particulièrement, tant elle éclaire un ensemble austère et surtout dénué d’inventivité.
Révélé durant les années deux-mille, le réalisateur roumain Cristian Munglu devint très vite (à tort ?) la coqueluche d’une partie de la critique et remporta la prestigieuse Palme d’or cannoise lors de l’édition de 2007 avec 4 mois, 3 semaines, 2 jours, long-métrage traitant des années précédant la fin du régime communiste dans son pays natal. Et il réitéra cette performance il y a peu, puisque son dernier film, Fjord vient tout juste d’être consacré, à l’occasion du Festival de Cannes 2026. Il rejoint donc les heureux élus, doubles lauréats, parmi lesquels on retrouve un vainqueur récent, à savoir Ruben Östlund.
Fjord succède d’ailleurs au palmarès, à une lignée d’œuvres titrées faute de mieux, par paresse ou tout par manque d’acuité : Un simple accident, Anora, Anatomie d’une chute et Titane brillent davantage par leur sujet que par leurs qualités de mise en scène. Hélas, sur de nombreux aspects, Fjord partage des défauts identiques relevés chez ses prédécesseurs : comme quoi, appâter le chaland avec un menu alléchant ne garantit pas un repas gastronomique. Loin de là…
Un squelette nuancé…
Le récit repose sur un propos hautement explosif et oblige le réalisateur à exécuter un authentique numéro d’équilibriste. Il renvoie dos à dos les discours réducteurs voire racoleurs de conservateurs rigoristes très à droite et de progressistes fermés à toute discussion. Cette problématique est au cœur des débats contemporains et entraîne des joutes verbales violentes, parfois physiques. Cristian Munglu est perturbé par cette incapacité à l’ouverture, à la nuance et articule sa narration autour d’un fait peut-être non avéré (la véritable bonne idée du scénario).
À l’instar de Mads Mikkelsen dans La Chasse, Les Gheorghiu sont déclarés coupables, sans qu’aucune preuve ne vienne corroborer l’accusation. Le réalisateur oppose deux visions étriquées du monde ; celles de croyants encore ancrés dans un mode de vie désuet et fermés à tout ce qui contrevient au dogme de leur foi et celle de justiciers des temps modernes, qui refusent par principe de précaution, d’appliquer la présomption d’innocence. Comme à l’accoutumée, dans ce type de cas, les enfants sont les victimes de la politique et des décisions des adultes.
Par conséquent, contrairement à ses protagonistes, le cinéaste ne juge jamais et s’interroge sur les dangers du contrôle absolu ; celui d’un père sur son foyer ou celui d’une institution sur la société. Cristian Munglu ne néglige jamais l’impact du pouvoir et la façon dont on en use et abuse, lui qui a connu les affres du régime communiste et observe son reflet dans les pratiques de gouvernements situés à l’autre extrême. Tout comme Milos Forman, par son vécu, il comprend mieux que quiconque qu’il n’y a pas de camp du bien, uniquement des perdants, ceux qui souffrent.
Sans les formes
Cette réflexion honorable et d’actualité aurait donc mérité une approche bien plus travaillée et étoffée. Voilà pourquoi il est regrettable qu’aucune forme ne vienne épaissir un corps réduit à l’état de squelette ici. Certes, les prestations de Sebastian Stan et de Renate Reinsve sont à saluer ; ils incarnent à merveille ce couple biberonné aux idéaux sectaires, mais aimant. Leurs performances peinent malheureusement à élever le niveau d’une mise en scène, peu exigeante, basée uniquement sur la force de sa thématique. Et c’est trop peu !
La séquence pendant laquelle Sebastian Stan fond en larmes en regardant, par la fenêtre les agents de l’aide sociale emmener ses enfants, témoigne de l’incapacité de Cristian Munglu à choquer ou à émouvoir par le contenant. Le contenu est vidé de toute substance, tandis que la démarche adoptée pour étayer sa démonstration s’enlise dans tous les stéréotypes et la fainéantise. Les dialogues et les arguments s’enchaînent, sans jamais apporter le piquant requis dans de tels moments. Ainsi, aucune surprise n’émane de la déclaration largement remaniée par la police au détriment du père ou des manifestations organisées par les défenseurs du clan Gheoghiu.
La relation esquissée entre Noora et Elia est à la rigueur l’un des rares bons points à retenir au milieu d’un bilan global terne. Quant aux séquences prétoires, elles souffrent d’un syndrome répétitif, puisqu’elles se réfèrent à des éléments déjà abordés et n’ajoutent aucune pertinence au développement des enjeux. Restituer le procès froidement ne contribue en rien à l’authenticité ; un enseignement qu’avait fort bien assimilé Otto Preminger avec Autopsie d’un meurtre.
Ainsi, Fjord intègre le cercle très ouvert des longs-métrages revendiquant leur indépendance et leur singularité, mais qui n’offrent à l’arrivée qu’une image des auteurs contemporains.
L’avis de Mathis Bailleul : Si on a l’impression d’avoir vu ce scénario ambiguë mille fois, le traitement de Fjord est sa plus forte singularité : illustrer l’impossibilité pour deux partis mutuellement intolérants de s’accorder… surtout quand une injuste répression est employée. L’hôpital… la charité.
Film franco-roumano-norvégien de Cristian Munglu avec Sebastian Stan, Renate Reinsve, Lisa Carlehed. Durée 2h26. Sortie le 19 août 2026.
François Verstraete
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