Comédienne talentueuse, Garance puise dans la consommation d’alcool, l’énergie nécessaire pour avancer. Elle doit composer avec les déménagements, rencontres, représentations ou le soutien de sa famille. Et elle boit encore plus…

Il y a trente ans, le metteur en scène américain Mike Figgis adaptait le roman de John O’Brien, Leaving Las Vegas, racontant la descente aux enfers d’un alcoolique notoire, Ben Sanderson, incarné par un impeccable Nicolas Cage (qui décrocha l’Oscar du meilleur acteur pour cette prestation). Le personnage expliquait, lors d’une conversation avec Sera, une prostituée, qu’il ne savait plus s’il buvait parce que son épouse l’avait quitté ou si elle l’avait quitté parce qu’il buvait. Cette réplique choc décryptait parfaitement les conséquences d’une dépendance mortifère et des traumatismes qu’elle génère.

Sur bien des points, Garance est l’héritière de Ben Sanderson. Jeune femme dynamique, elle avance au quotidien, dopée par les vapeurs du vin blanc et autres breuvages. Garance, un prénom peu commun, qui renvoie au chef-d’œuvre de Marcel Carné, Les Enfants du Paradis et à la protagoniste campée par Arletty. Une référence désirée ouvertement par la cinéaste, Jeanne Henry, pour baptiser une héroïne de l’ordinaire. Après les succès de Pupille et de Je verrai toujours vos visages, elle continue d’ausculter les blessures intimes et le combat mené par des individus pour retrouver leur dignité.

Gueule de bois

Souvent très juste dans son propos et son approche, la réalisatrice s’attarde sur des détails afin de renforcer la crédibilité de son travail et de ne pas sombrer dans les stéréotypes d’usage. Avec Garance, elle collabore de nouveau avec Adèle Exarchopoulos dans le but de dresser le portrait déchirant d’une actrice soumise à ses démons et qui s’enfonce inexorablement, malgré l’affection de son entourage, à commencer par celle dont elle est éprise.

Dans la brume

La manière dont Jeanne Henry expose la situation et décrit son personnage force l’admiration. Garance est consciente de sa maladie, de son addiction. À la base, elle a tout pour réussir ; elle a intégré une troupe de théâtre en vogue, décrochant de fait une place dans un milieu difficile. Malgré les galères et les déceptions, elle est choyée par ses amies, sa mère et sa sœur, en rémission d’un cancer. Pourtant, un mal de vivre la hante, un mal qu’elle ne parvient pas à expliquer. Elle ne cherche pas d’excuses et représente, par conséquent, ceux et celles qui endurent les mêmes souffrances, invisibles et sourdes.

Seule sur la plage

Depuis près de vingt ans, Garance cohabite avec l’alcool. Nul besoin de s’étendre en démonstrations orgiaques pour souligner cette relation trouble avec cet élément destructeur. Garance répète un geste identique, minute après minute, heure après heure, jour après jour. Elle remplit son verre, généralement de vin blanc et l’ingurgite. Une attitude, une habitude. Elle assouvit ce besoin presque naturel sans raison, quel que soit le lieu ou le moment ; dans les coulisses, dans une réception, en boîte de nuit.

Or, elle se fourvoie dans son aveuglement car on hésite de la contrarier et elle assume pendant un temps ses responsabilités… mais la réalité la rattrape et tout son univers se désagrège. Le retour sur terre est abrupt et elle s’enlise malgré les alertes, malgré l’affection de Pauline (superbe Sara Giraudeau) qui refuse de la juger et supporte avec elle le poids de ses erreurs et de sa malédiction. Adèle Exarchopoulos excelle dans le rôle de Garance ; elle délivre une magnifique performance, simple et authentique quand elle transmet le désespoir qui gagne son alter ego, prisonnier d’un engrenage qu’elle a déclenché.

Surprise

Engrenage

L’une des séquences clés intervient au bout de trente minutes. À l’occasion d’une pièce, Garance doit circonvenir à ses obligations, soit aider une partenaire à ajuster son costume. Une tâche dont elle s’acquitte régulièrement… excepté que cette fois, elle assouvit sa dépendance au comptoir du bar. La défaillance de trop ; trop visible, criarde pour ses collègues et son metteur en scène, d’autant plus qu’elle ment. Et les caractéristiques propres aux alcooliques affleurent ; Garance se persuade que rien n’est grave, que tout est normal, sous contrôle.

Y compris quand elle se rend au chevet de sa sœur, alitée, frappée par une leucémie, la gourde pleine de vin dans son sac. On comprend dès lors qu’elle risque de ne pas s’en sortir. Elle préfère sombrer et goûter non pas à un plaisir éphémère, mais à un ingrédient indispensable selon elle, faux remède et vrai poison. Et toute la force du long-métrage réside dans ces instants chargés de tension, qui perturbent, déstabilisent, émeuvent et écœurent. Le ridicule entrelace le sordide et le constat est implacable. Garance perd pied.

À cœur ouvert

Son intervention auprès de jeunes enfants interpelle ; elle lance un appel de détresse à travers un discours que son auditoire ne saisit pas… hormis un confrère plus que jamais embarrassé. La vision du réveil dans le bus suggère une agression sexuelle probable ; l’état d’ébriété engendre de la faiblesse et non de la joie, pouvant conduire de fait, aux pires horreurs. Le tableau est accablant et la maîtrise affichée dans son exécution stupéfiante.

La goutte de trop ?

Voilà pourquoi il est regrettable que cet ensemble pêche par ses aspérités et son manque d’homogénéité.  Si la découverte de l'homosexualité de Grance est importante, elle est rendue artificielle par la démarche de Jeanne Henry, jusqu’à la romance avec Pauline. La cinéaste multiplie les pistes souvent à raison, parfois à tort, diluant la cohésion de son récit. Le recours au pléonasme n’aide pas non plus ; certaines scènes font office de copie conforme inutile au lieu de marquer une évolution.

Ainsi, l’échec de Garance pendant une séance de doublage n’entérine rien ou n’aggrave pas le cas de la protagoniste. Il surligne plutôt cette fameuse mécanique infernale. Cet écueil se conjugue avec une chute ampoulée, une conclusion percluse par les raccourcis, ce qui entache légèrement tous les efforts consentis jusque-là. Jeanne Henry verse dans les clichés qu’elle avait su éviter. Dommage.

Néanmoins, en dépit de ses faiblesses inhérentes et de changements de cap irritants, Garance conserve son intérêt par son incroyable pouvoir de répulsion. La réalisatrice exhibe les meurtrissures de sa protagoniste à fleur de peau et tire le meilleur de ses interprètes, transcendées durant le processus.

Film français de Jeanne Henry avec Adèle Exarchopoulos, Sara Giraudeau. Durée 1h55. Sortie le 23 septembre 2026

François Verstraete

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