Hôtesse dans un bar de Ginza et mère célibataire, Yukiko essaie de subsister, tout en aidant ses proches. Tandis que sa patronne lui demande de trouver un prêt important, une amie aimerait qu’elle fasse visiter Tokyo à l’élu de son cœur pendant deux jours.

Une femme interroge sa cadette sur ses activités nocturnes de la veille. Elle lui avait intimé d’accompagner l’homme quelle convoite secrètement à un spectacle. Elle comprend qu’un lien s’est tissé entre eux à cette occasion et fulmine tandis que son interlocutrice devine les sentiments qu’éprouve son aînée. Un casse-tête se dessine alors, très vite écarté par la raison. Yukiko se ravise et préfère féliciter sa jeune rivale, pour se contenter de l’essentiel. Cette séquence d’une incroyable intensité, tout en retenue, résume à elle seule la force de la mise en scène d’un auteur qui entamait la période la plus faste de sa carrière.

Il aura fallu patienter près de soixante-quinze ans pour visionner enfin Ginza Cosmetics dans l’hexagone, un long-métrage de Mikio Naruse, l’un des cinéastes japonais les plus importants du septième art, dont on redécouvre peu à peu la filmographie. L’homme derrière le flamboyant Nuages Flottants s’était spécialisé dans le drame et le mélodrame contemporain, s’approchant par moment du néoréalisme d’Ozu tout en insufflant à son œuvre une puissance lyrique sans équivalent au sein de l’industrie nippone à cette époque, excepté chez Kenji Mizoguchi.

Du sourire à la déception

Comme ses illustres compatriotes, la Seconde Guerre mondiale l’a profondément affecté et son ombre se répercute dans ses travaux après 1945. Il n’hésite pas d’ailleurs à retranscrire les changements consécutifs au conflit dans le pays, l’évolution des mentalités, l’impact sur le mode de vie et sur le destin des femmes. À l’instar de Kenji Mizoguchi, il partage cette dernière préoccupation et il ne cessera d’en parler avec clarté, ce qui lui permettra de se transcender derrière la caméra à partir des années cinquante. Ginza Cosmetics fait ainsi office de film charnière pour Mikio Naruse et il collabore, pour cette occasion, avec l’égérie de Kenji Mizoguchi, Kinuyo Tanaka, lui offrant un rôle loin d’être anecdotique.

Une femme pas comme les autres ?

Certes, on se souvient des performances de la comédienne chez Yasujiro Ozu et bien entendu chez Kenji Mizoguchi, dans L’Intendant Sansho ou Les Contes de la lune vague après la pluie. Elle ne néglige point toutefois ses prestations dans les longs-métrages de Mikio Naruse et joue plus que jamais avec le poids des ans. Alors que le vieillissement des actrices a souvent posé problème à Hollywood, qui les jetait à l’époque au rebut dès l’apparition des premières rides, l’industrie nippone célébrait de son côté les quadragénaires, à commencer par Setsuko Hara et Kinuyo Tanaka.

Tentation ?

En écrivant des personnages à leur mesure, les différents réalisateurs proposaient de fait des portraits très éloignés des standards en vigueur, en corrélation avec l’analyse sociétale désirée. Ici, Kinuyo Tanaka se glisse dans la peau de Yukiko, qui incarne la femme non fréquentable pour beaucoup d’individus, durant une ère imprégnée par le patriarcat. Mère célibataire, jamais mariée et travaillant dans un établissement jugé douteux, elle ne coche aucune case respectable.

En outre, comme le signale une de ses amies, leur âge avancé repousse les éventuels soupirants. Or, à travers cette protagoniste prisonnière d’un carcan invisible, le cinéaste va peindre un tableau saisissant d’un microcosme féminin, dont les membres usent de leur courage, de leur malice et de leur ténacité pour survivre. Symbole de cette résilience, Yukiko encaisse les coups bas, prouve sa fidélité et témoigne d’une générosité peu commune.

Rencontre du destin

Néanmoins, Mikio Naruse ne sanctifie jamais son personnage et c’est quand il esquisse ses aspérités qu’il trouve la juste tonalité. Si elle affiche une force rarissime, elle hésite souvent sans que le réalisateur ait besoin de souligner ses errances et son renoncement. Ainsi, elle évite d’évoquer ses problèmes financiers à son hôte, alors qu’elle lui rendait visite dans ce but précis, préférant à l’arrivée, lui rendre service. Parente aimante, elle n’en délaisse pas moins son fils Haruo, livré à lui-même, quitte à le punir ou à le blâmer bien qu’elle soit l’unique coupable de sa situation.

Médiocrité masculine

Ces faiblesses n’entachent jamais sa constance, contrairement à la figure masculine, lâche comme à l’accoutumée chez Naruse, faux idéal et authentique menteur. Et c’est en étudiant les rapports contrastés, toxiques, voire malsains, qu’ils entretiennent avec les femmes que le cinéaste pose un bilan évocateur et alarmant. Sans rédiger un pamphlet à charge, il n’élude rien et aucune bassesse ne sera omise dans son long-métrage. Si une forme d’ironie mordante traverse sa pensée, c’est le cynisme qui l’emporte la plupart du temps.

Préparatifs

Volage, flambeur ou violent, l’homme concentre dans son attitude et son action, tous les péchés qui ont conduit le pays à la guerre. Réduisant la femme à un état de servitude, il adopte un comportement pathétique et est incapable de s’adapter, à l’image de Fujimura. Ancien protecteur de Yukiko, il ne cesse désormais de lui mendier de l’argent. Être pitoyable comme l’explique une voisine de l’héroïne, il se ridiculise davantage quand il donne les yens précieux prêtés par Yukiko… au propre fils de sa créancière. Naruse pointe du doigt une génération qui a tout perdu et place ses espoirs dans la nouvelle, de manière sibylline, avec aplomb et même humour.

L’ouverture d’esprit de personnes tournées vers l’avenir tel ce client, raillé pour ses piètres talents de chanteur, mais qui persévère dans son apprentissage. Et que dire de Kyosuke, le seul protagoniste masculin qui respecte les femmes, ainsi que sa parole, érudit et affranchi des traditions. Il érige une passerelle vers la modernité tant recherchée, à l’instar d’Haruo, qui en dépit de sa solitude se bat pour comprendre, grandir et clame sa volonté de devenir quelqu’un.

Sororité

Vers la modernité

Le fond se conjugue par conséquent à un style gracile qui s’enracine dans la valorisation de l’environnement et d’une gestion spatiale, qui transite d’un appartement exigu aux mutations du Tokyo d’après-guerre. L’exposition témoigne de cette maîtrise totale avec l’immersion de la caméra dans un logement minuscule. Mikio Naruse filme les dialogues par le prisme d’une porte entrouverte et un cadre anguleux. Cette approche audacieuse renforce la nature intime de la séquence, tandis que le champ s’élargira selon les situations.

Des bars à la visite de Tokyo, le réalisateur explore un monde en pleine reconstruction et qui sera à partir de là, son théâtre d’opérations favori. Il annonce par conséquent son œuvre à venir, tout comme le personnage de Kinuyo Tanaka précède celui de La mère, quelques années plus tard. À première vue, les stigmates du conflit et des bombardements se sont effacés avec l’occupation américaine. Pourtant, les travaux et le bouleversement urbain en cours altèrent considérablement le quotidien. La fracture sociale s’associe à la localisation.

Dépendance

Et Ginza s’érige en quartier de débauche absolu, peu recommandable, excepté par des cadres désireux de s’encanailler auprès d’hôtesses vouées à des activités jugées déshonorantes. Néanmoins, Naruse ne condamne jamais celles et ceux qui évoluent dans ces lieux, il préfère pointer du doigt les conditions de vie des résidents, la misère qui en résulte et le comportement inique de ceux qui en tirent profit. Par conséquent, Yukiko s’impose en égérie de la tempérance et de la compassion, pilier d’une communauté malgré elle.

Sans compter parmi les chefs-d’œuvre de Mikio Naruse, Ginza Cosmetics n’en demeure pas moins un long-métrage fascinant, authentique matrice sur laquelle le futur de l’auteur reposera. Fondateur dans tous les sens du terme !

Film japonais de Mikio Naruse avec Kinuyo Tanaka, Ranko Hanai, Yuj Hori, Kyoko Kagawa. Durée 1h27. 1951. Date de reprise 15 avril 2026

François Verstraete

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