Japon, 1949. Ancien pilote kamikaze, Shikishima essaie de se reconstruire auprès de son épouse et de sa fille adoptive, après la Seconde Guerre mondiale et l’attaque de Godzilla. Hélas pour lui, l’apparition d’une nouvelle créature terrifiante va bouleverser son existence.

Lors d’un souper entre les survivants d’une catastrophe récente, l’annonce de la venue d’un autre monstre cauchemardesque perturbe les réjouissances. L’hôte, Shikishima hésite à reprendre du service pour combattre cette menace. Tout bascule quand une fillette éclate en sanglots, comprenant immédiatement que son quotidien sera également contrarié et que son père risque de ne pas rentrer cette fois. Pour cette orpheline de guerre, l’Histoire se répète. En l’espace de quelques minutes, le ton dramatique de l’ensemble s’intensifie pour le meilleur et pour le pire…

En 2023, le réalisateur Takashi Yamazaki ressuscitait une franchise bien connue et accouchait d’un classique instantané. Il dépoussiéra la vision de Godzilla avec Godzilla Minus One, l’émancipant des clichés occidentaux, en se réappropriant l’esprit du long-métrage de 1954. Il impressionna tellement à cette occasion que les sirènes d’Hollywood retentirent et Disney tenta de l’attirer dans ses filets afin de l’intégrer à son équipe de développement du Marvel Cinematic Universe.

Des stigmates irréversibles

Conscient que cette offre était liée à des contraintes artistiques, le cinéaste a décliné poliment la proposition. Il préféra se concentrer sur la suite de l’entreprise astucieuse qui fit sa gloire, nanti de moyens faramineux prodigués par l’industrie locale, promettant au passage une expérience de haute volée. Et l’introduction de Godzilla Minus Zero ne contredit en rien ses ambitions, avec l’irruption immédiate d’une des figures emblématiques du bestiaire de la saga. Néanmoins, Yamazaki refuse la surenchère afin de reproduire la formule qui a si bien fonctionné dans l’opus précédent.

Après la tragédie

Godzilla Minus One entrelaçait les codes du film de monstre avec ceux du drame historique. En ancrant son récit peu après la fin du second conflit mondial, il s’intéressait à ceux et celles qui restaient et devaient reconstruire un pays en ruines. Les protagonistes, souvent des laissés pour compte ou des serviteurs d’un régime inique rongés par les remords, tentaient de se relever, nonobstant l’obstacle Godzilla qui se dressait devant eux, après les bombardements et la défaite. Or, la première partie à la limite du documentaire fiction s’inscrivait dans la lignée des travaux de grands maîtres.

Adieux déchirants

Les ombres de Yasujiro Ozu et de Mikio Naruse planaient fièrement sur le long-métrage de Yamazaki. Ses aînés se sont en effet beaucoup penchés sur le Japon d’après-guerre, les séquelles inhérentes aux affrontements et les transformations sociétales survenues durant cette époque de transition. Avec Godzilla Minus Zero, Yamakazi continue d’ausculter les maux du Pays du Soleil levant, meurtri non seulement par les combats, mais aussi par l’assaut furieux de Godzilla. Il évoque avec insistance les conditions de l’occupation américaine et renoue avec la métaphore d’origine du fim d’Ishirō Honda concernant l’analogie entre le monstre et l’arme atomique.

Godzilla symbolise à la base le traumatisme d’Hiroshima, ses répercussions mortelles, psychologiques et écologiques. Il est regrettable cependant, que Yamakasi ne déploie pas la finesse d’approche transpirant dans Minus One, au moment d’aborder le sujet. Le cinéaste est trop soucieux de transmettre son message et qu’il soit parfaitement perceptible à travers la trajectoire du professeur Murakami. En outre, sa lecture des événements de la Seconde Guerre mondiale s’avère quelque peu simpliste et réductrice. S’il n’occulte pas le sort des kamikazes, il attribue un peu trop le beau rôle au Japon, alors que ce dernier était le pays agresseur et un allié de l’Allemagne nazie.

Abandonnez le navire

Du lyrisme au pathos

Par conséquent, ce Godzilla Minus Zero alterne le chaud et le froid, tant Yamazaki désire bien faire (et donc en fait trop), en augmentant la taille des enjeux et la galerie de personnages. Or en se soumettant à cette envie constante de démesure, il néglige toutes les qualités qui ont conféré un statut quasi culte à Minus One. Dans l’épisode antérieur, le sens du spectacle du cinéaste épousait un lyrisme tout en retenue. Dans ce deuxième volet, un pathos exacerbé se substitue à la pudeur, ce qui nuit grandement à la dimension tragique.

En sus d’une direction d’interprètes peu inspirée (les comédiens et comédiennes surjouent au possible), les portraits des uns et des autres sont esquissés avec une littéralité béante et frôlent la caricature (contrairement à Minus One). Les flashbacks redondants afin de caractériser les velléités de Murakami lassent et l’épreuve endurée par Noriko émeut à peine. Fort heureusement, le cinéaste se reprend par intermittences et extirpe son long-métrage des poncifs et de la torpeur.

La fureur du titan

La scène, anodine de prime abord, pendant laquelle Akiko, la fille adoptive de Koichi et Noriko, est toisée par les orphelins qu’elle a côtoyés durant la journée, témoigne d’une authentique maîtrise. Sèche, radicale et poignante, elle rappelle qu’Akiko partagerait leur quotidien si deux âmes perdues à son image, ne l’avaient pas recueillie. Yamazaki aurait dû irriguer sa démarche avec davantage de moments comme celui-ci pour circonvenir aux attentes, au lieu de forcer sa démonstration.

Demain les monstres

Ainsi la singularité de Minus One s’est évaporée dans ce Minus Zero, écartant les fondamentaux du genre. On oublierait presque la nature même du long-métrage, celle d’un kaiju eiga (ou film de monstre) nerveux et destructeur. Sur ce point, Yamazaki s’amuse avec les échelles de taille et orchestre des batailles désespérées dont il a le secret. L’arrivée de King Ghidorah ajoute un poil de piment et le traitement de ses capacités à l’écran subjugue le spectateur. Ses pouvoirs télékinétiques déplacent les bâtiments dans les airs et un étrange ballet aérien s’opère.

S.O.S

Le propos politique le plus pertinent se dévoile alors, bien qu’une fois encore, trop surligné pour être sincère. On attend frénétiquement la bataille entre deux titans, organisée par des humains avides de contrôler ce qui les menace. La morale décochée par Yamazaki ne révolutionne rien, mais corrobore en revanche sa réflexion monolithique, assénant un coup supplémentaire aux envahisseurs yankees.

Et une seule interrogation se pose au vu du constat global. Le réalisateur pèche-t-il par orgueil ou par maladresse ? Si le temps n’apportera sans doute pas la réponse, une évidence pointe, celle d’un potentiel flagrant minoré par une lourdeur formelle criarde.

L'avis de Mathis Bailleul : Godzilla Minus Zero c’est comme Minus One mais en mieux. Tout est plus poussé, de sa portée politique à son intérêt pour ses personnages sans oublier son grand spectacle encore plus démesuré. Sa seule limite est probablement que l’effet de surprise n’est plus là. Une déflagration.

Film japonais de Takashi Yamazaki avec Ryonusuke Kamiki, Minami Hamabe, Yuki Yamada. Durée 2h15. Sortie le 4 novembre 2026

François Verstraete

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