Un homme affublé d’un accoutrement ridicule débarque à l’intérieur d’un restaurant de quartier bondé. Muni d’une bombe, il prétend venir du futur pour contrecarrer l’apocalypse. Afin de remplir sa mission, il doit recruter les membres d’une équipe d’élite au sein de ce lieu. Débute alors une étrange épopée…
Y a-t-il encore un film pour sauver le genre, ou plutôt les genres ? Dans une période où les professionnels de l’industrie et les observateurs concentrent leurs diatribes sur le super-héros américain, on reste aveugle devant un bilan inquiétant. Les auteurs dudit cinéma de genre paraissent à court d’idées et ressassent encore et encore les mêmes thématiques et la même approche. Du body horror symbolisé dernièrement par le surévalué The Substance à tous les pamphlets anti I.A mal dégrossis à l’image de Chien 51, scénaristes et réalisateurs n’ont plus rien à proposer d’excitant ou d’original. L’ère bénie traversée par des artistes de la trempe des Mamoru Oshii, John Carpenter ou Terry Gilliam s’est envolée au profit d’une génération pas si talentueuse que cela.
Voilà pourquoi on était curieux et un peu inquiet concernant le nouveau projet de Gore Verbinski. Solide artisan à défaut d’être un génie, le metteur en scène a démontré l’étendue d’une palette versatile ; il a en effet affiché une véritable polyvalence au moment d’accoucher des trois premiers volets de la saga Pirates des Caraïbes ou de la version américaine du Ring d’Hideo Nakata. Et si A Cure for Life n’a pas obtenu le succès escompté, cela n’empêche pas les studios de lui confier des entreprises audacieuses.
Nanti d’un budget modeste (environ vingt millions de dollars), il revient aujourd’hui avec une comédie de science-fiction, Good Luck, Have Fun, Don’t Die, biberonnée aux références des années quatre-vingt (ah satané fan service) et remontée contre la méchante intelligence artificielle. Boudé sur le territoire américain (en partie injustement), le long-métrage repose sur cette folle énergie qui parcoure l’œuvre du réalisateur. Suffisant pour convaincre ?
Verbinski la malice
Contrairement aux idées émises par la bande-annonce et le synopsis, le procédé de boucle temporelle est vite écarté, dans les cinq premières minutes. Sans trop déflorer les causes et les conséquences, Gore Verbinski s’appuie sur cette formule non pas pour développer sa narration, mais pour en constituer le socle de départ. Ainsi, on se retrouve dans une situation inédite, comme si le récit d’Un jour sans fin d’Harold Ramis débutait à partir de sa conclusion. Cette démarche habile et maline permet au cinéaste de se concentrer sur une galerie de protagonistes iconoclastes, leurs antécédents et leur parcours du combattant à venir.
Et à la tête de ce groupe hétéroclite, on apprécie la présence de Sam Rockwell dont le personnage exubérant tient autant de celui incarné par Michael Biehn dans Terminator que de Jack Sparrow dans Pirates des Caraïbes. Il instille ce dynamisme au long-métrage, cher à Gore Verbinski et cet humour noir décapant, corrosif, à même de souligner le discours politique très (trop) appuyé, désiré par l’auteur. Autour de lui gravitent ces vrais faux héros du quotidien, ces résistants de l’ombre auxquels chacun d’entre nous peut s’identifier.
Le réalisateur a la bonne idée de développer leurs origines par des flashbacks, certes très standardisés, mais suffisamment étoffés pour caractériser leurs personnalités. Surtout, au-delà de leurs failles ou de leurs remords, il établit un lien intelligible, quoiqu’illustratif, entre leur passé récent et les événements explosifs en cours. Oui, Gore Verbinski n’invente rien, mais se distingue par un sens du rythme et une mise en place des enjeux efficaces.
Je reviendrai
En plaçant son récit au cœur de Los Angeles mais en évitant les lieux les plus employés à Hollywood, il injecte une part de singularité monotone, en immergeant le public dans des immeubles, maisons, bâtiments mitoyens, banaux, standardisés. Une façon comme une autre d’ancrer sa prophétie dans l’ordinaire et de prouver que le mal se niche souvent là où on ne s’y attend pas, dans les certitudes et les habitudes. Par conséquent, il s’attaque à une population dépendante des écrans de téléphone portable, incapable de penser par elle-même, voire de s’instruire (le passage dans le lycée laisse songeur et s’avère révélateur d’une époque).
Et c’est dans cette ambiance paisible et absurde qu’émerge une probable fin du monde ! C’est donc une bande de bras cassés qui s’attèle à un Everest, quitte à découvrir des ressources cachées et puiser au plus profond d’eux-mêmes. Le voyage du héros de Joseph Campbell opère une fois encore, avec ses avantages et ses écueils en termes scénaristiques. Néanmoins, on apprécie les réactions et la manière d’appréhender les événements de Mark, Ingrid ou Susan quand les corps tombent comme des mouches et que leur guide sonne la charge, sans penser aux victimes.
Une atmosphère absurde plane sur leur équipée sauvage et l’ironie mordante qui se dégage de l’ensemble se joint à un cynisme patent. Quelles que soient les prédictions de Sam Rockwell, le pire finit toujours par survenir alors que les menaces loufoques se précisent ou se diversifient. D’un monstre tiré d’une série B digne des années cinquante à une horde d’étudiants zombies, Gore Verbinski clame son amour pour la pop culture, quitte à sombrer dans un recyclage regrettable.
Recyclage ?
Entre les clins d’œil appuyés à Body Snatchers ou à son précédent long-métrage A Cure for Life, le réalisateur s’évertue lui aussi d’élaborer un film méta (un de plus) qui rassemblerait la somme de toutes ses obsessions et de toutes ses affections. Il n’est ni le premier et il ne sera pas le dernier à s’aventurer dans pareille entreprise. Quoi qu’il en soit cette pratique omniprésente lasse, même si elle est nimbée de sincérité ou de naïveté confondante. Au lieu de creuser davantage son concept initial, Gore Verbinski s’embourbe.
Par ailleurs, en se reposant sur le script de Terminator, le long-métrage perd en identité. En outre, le discours consacré aux risques inhérents à l’utilisation de l’Intelligence Artificielle manque de clairvoyance et de nuance. En se réappropriant le discours en vogue sans recul, le réalisateur rate son objectif, dépourvu d’un angle de vue opportun. Il serait donc bon de concevoir, pour bon nombre de metteurs en scène, une manière plus élégante d’aborder le problème, comme l’ont fait Fritz Lang et Stanley Kubrick par le passé ; ou de varier le traitement de fond sur le sujet à l’instar de Mamoru Oshii avec Ghost in the Shell et de Ridley Scott avec Blade Runner.
Fort heureusement, on ne s’ennuie jamais devant Good luck, Have fun, Don’t Die et le résultat n’est ni désagréable, ni déshonorant. Film réjouissant par moments, il aurait pu s’élever au-delà de sa mécanique procédurale et de ses airs enjôleurs. Autant satisfaisant qu’inégal.
Film américain de Gore Verbinski avec Sam Rockwell, Juno Temple, Haley Lu Richardson. Durée 2h14. Sortie le 15 avril 2026
François Verstraete
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