Le chef de la police de Hope Harbor, une petite enclave située près de la zone démilitarisée coréenne, est confronté à un massacre innommable perpétré par une créature de cauchemar. Cependant, très vite, les causes de ces événements déplacent le poids de la culpabilité…
Un médecin légiste exécute une autopsie sur un cadavre encore chaud. L’opération délicate est effectuée sous la supervision du chef de la police locale. Elle n’a rien d’ordinaire, puisque le corps est celui d’un être d’une espèce inconnue, qui vient de décimer plusieurs habitants. Durant ces quelques minutes imprégnées par la curiosité macabre des participants et une fascination malsaine, toutes les certitudes sont balayées. Et le réalisateur Na Hong-jin ponctue un premier acte saisissant et prometteur.
Révélé par The Chaser, le cinéaste vogue sur la même vague sud-coréenne que Bong Joon-ho, Hong Sang-Soo ou Kim Ki-duk. Surtout, il appartient à cette génération d’auteurs formalistes, plus attachés à l’ostentation qu’à la suggestion, persuadés que l’hyperbole constitue désormais l’unique option de mise en scène valable. Une théorie consternante ! Voilà pourquoi beaucoup se sont prosternés devant son pseudo hommage à L’Exorciste, The Strangers, malgré ses faiblesses incontestables. Si le long-métrage n’était pas inintéressant, il souffrait d’un manque de cohésion flagrant.
Par conséquent, son nouveau projet, Hope suscitait moult interrogations, d’autant plus que le budget alloué, de l’ordre de quarante-cinq millions de dollars, s’avère gargantuesque pour une production dans le Pays du Matin calme. Dévoilé au Festival de Cannes, le film confirme à la fois toutes les qualités et les défauts propres à la démarche de Na Hong-jin. Et le bilan explique partiellement, la débâcle en salles essuyée par Hope, qui risque bien d’entacher la carrière de son réalisateur…
Le prédateur
Quoi qu’il en soit, l’introduction, d’une durée frisant les cinquante minutes, frôle la quasi-perfection. Le cinéaste démontre tout son talent à travers une exposition maîtrisée à la perfection, menée sur un rythme tambour battant. Alors que l’on imaginait Na Hong-jin adopter en partie l’approche de son aîné Bong Joo-ho et son The Host, pour son film de monstre, le réalisateur préfère s’inspirer de John McTiernan et de Predator. Il n’hésite pas à entrer rapidement dans le vif du sujet en proposant une traque pendant laquelle on ignore qui est le chasseur et qui est le chassé.
Sa gestion des distances impressionne d’autant plus qu’il alterne séquences en environnement restreint (forêt dense, zone urbaine) avec de vastes espaces. Dans tous les cas, l’aspect anxiogène est renforcé par ce procédé ingénieux. Un parallélisme se dessine naturellement puisque tout comme ce policier incrédule dont le monde vacille brusquement, le spectateur attend, avec un mélange d’impatience et de crainte, l’apparition d’une créature issue des enfers. Et pour contrecarrer ses intentions belliqueuses se dresse une bande de fiers-à-bras, vite dépassée par les enjeux.
Tels les marines d’Aliens, le retour, ils sont persuadés qu’ils viendront à bout de cette menace extravagante, équipés de leurs fusils et de leur maigre courage. Na Hong-jin entame alors une succession d’instants de bravoure, désamorcés le plus souvent par une conclusion néfaste. Il affiche un sens du spectacle et de la démesure notable, amplifiant la facette western de son entreprise quand il exploite les étendues à perte de vue. Chaque victime déplorée s’associe au caractère nihiliste qu’il affecte tant.
Abandonnez tout espoir
Le réalisateur est toujours inspiré quand il s’agit d’extraire toute la noirceur de la société et lui arracher toute perspective de salut. Baptisé son film Hope ainsi que le lieu où se déroule sa tragédie n’a rien d’anecdotique, même si la métaphore n’est point subtile. Na Hong-jin compte bien anéantir les espoirs de l’Humanité après que l’un de ses membres ait ouvert presque consciemment la Boîte de Pandore. Dans The Strangers, il se concentrait sur quelques innocents frappés par le mal à l’état pur. Ici, personne ou presque n’est à sauver, tant tous se soumettent aux pires bassesses dans une atmosphère paranoïaque.
Et cette dernière est entretenue par la localisation de cette petite enclave, près de la frontière nord-coréenne. La peur de cet ennemi familier, prêt à anéantir un mode de vie, s’est depuis longtemps emparée de la population… alors que cet adversaire partageait des traditions communes autrefois. Na Hong-jin s’amuserait presque de cette méfiance et des comportements délétères qu’elle génère. L’absurde se joint à la stupéfaction quand le brigadier demande comment tous ont pu se procurer si facilement des armes de guerre. Une question dérangeante avant l’horreur…
Le cinéaste esquisse au besoin des portraits pas toujours fins, destinés à appuyer sa démonstration sociétale. Il déconstruit l’image idyllique de la Corée du Sud, sans toutefois exceller dans l’exercice comme son compatriote Bong Joo-ho. Néanmoins, on retiendra la résilience de Lim Sung-ae, personnage féminin dans la lignée de ceux imaginés par James Cameron. Sans doute la protagoniste la plus honorable de cette histoire et dont le sort tient en haleine jusqu’au bout, contrairement au reste de ses coéquipiers.
Le péché de la redondance
En effet, la magie de cette fameuse première partie, de cette exposition savoureuse, se dissipe, hélas, trop vite. Les écueils inhérents à la mise en scène de Na Hong-jin affleurent tant il se disperse sur plusieurs pistes, effleurant à peine leur intérêt intrinsèque. Il transite d’une intrigue à une autre tout en diluant la consistance de ses personnages secondaires réduits à des archétypes primaires. Or cette démultiplication narrative engendre une redondance inévitable. De fait, la durée s’en retrouve allongée de manière artificielle.
Aussi homériques que soient les séquences d’affrontement, elles lassent, car trop répétitives dans leur contenu, frustrant ainsi le spectateur. Cette redondance agace également quand le cinéaste diffuse vainement son message. Les publicités visant à encourager la dénonciation des espions potentiels sont employées trois fois en vingt minutes ! Inutile. De même trop de protagonistes présentent des profils identiques. Cependant, la faille béante de Hope se niche au cœur de sa narration, qui repose sur un rebondissement dont l’essence est éventée par une désolante résolution superficielle.
Na Hong-jin n’assouvit donc jamais totalement ses ambitions, trop limité par ses propres moyens. Son désir de bien faire s’entrechoque à une réalité aussi cruelle que ses personnages. Un soupçon de maturité supplémentaire lui est nécessaire afin de briser un plafond de verre. Une tâche a priori inaccessible pour l’instant. Hope ne démérite pas, mais porte à confusion sur le plan formel.
Film sud-coréen de Na Hong-jin avec Hwang Jung-min, Zo In-sung, Jung Ho-Yeon. Durée 2h37. Sortie le 28 octobre 2026
François Verstraete
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