Quatre contes d’époque relatant la rencontre entre des personnes ordinaires et des créatures d’outre-tombe.
Le cinéma de genre japonais a consacré ces trente dernières années des auteurs de la trempe d’Hideo Nakata et Kiyoshi Kurosawa. Les réalisateurs respectifs de Ring et Cure s’en remettent aux antiques traditions d’une société toujours hantée par ses fantômes, ce depuis plusieurs générations. Ces croyances millénaires avaient déjà été rapportées par plusieurs metteurs en scène de l’âge d’or du septième art nippon. Les Contes de la lune vague après la pluie de Kenji Mizoguchi en témoigne. Et l’exemple de Masaki Kobayashi doit également être souligné, tant son Kwaïdan s’est érigé en film charnière au point d’influencer les travaux contemporains.
La position de Masaki Kobayashi au sein de l’industrie locale est intéressante ; il a débuté pendant l’apogée de Kenji Mizoguchi, Mikio Naruse et Yasujiro Ozu. Son talent balbutiant s’est affermi quand les autres maîtres se sont retirés, juste avant l’éclosion de la Nouvelle Vague. Son long-métrage dédié à la culture des samouraïs, Harakiri a conquis le Festival de Cannes en 1963, au point de remporter le prix du Jury. Artiste très engagé politiquement, il n’aura de cesse alors de clamer ses valeurs pacifistes. Il revient deux ans plus tard sur la Croisette avec Kwaïdan, un film reposant sur le folklore national et empreint de ses préoccupations. En adaptant le recueil de Lafcadio Hearn, il sera de nouveau récompensé pour cette œuvre, douée d’une formidable ambition esthétique.
La vision d’un esthète
La maîtrise visuelle affichée à l’écran, ce dès les premières minutes, s’avère absolument époustouflante. Masaki Kobayashi fait preuve d’une formidable inventivité quand il traite chaque histoire avec une direction artistique différente. Audace, pertinence et élégance caractérisent une approche qui s’adapte à chaque fois à son sujet, captivant le public au passage. Pourtant, l’aridité qui se dégage durant les premières minutes et l’introduction de Cheveux noirs n’annonce en rien une telle réussite. Puis, le cinéaste déploie alors une mécanique tantôt flamboyante, tantôt minimaliste, qui sublime son dispositif formel.
L’impression picturale entrelace la profondeur de champ, tandis que le réalisateur alterne les tonalités, soufflant le chaud et le froid. Le spectateur navigue entre les teintures colorées de La femme des neiges, symbolisant les saisons et fresques de Hoïchi sans oreilles, représentant une bataille épique animée par les mots d’un narrateur aveugle. Tout concourt à l’hypnotiser pendant que le metteur en scène l’immerge dans un voyage sensoriel fascinant et déstabilisant. Masaki Kobayashi conçoit son cadre avec précision alors que tout se joue fréquemment dans les contours étroits d’un espace replié ; une maison délabrée, un cimetière ou encore sur la surface d’un bol de thé.
Ces lieux exigus sont propices à amplifier l’horreur qui surgit au moment où l’on s’y attend le moins. Le cinéaste s’attarde aussi bien sur le visage des spectres que ceux des futures victimes et décrit un processus de détérioration physique avec âpreté. Il varie les méthodes de supplice, rempilant du calvaire : vieillissement accéléré ou congélation instantanée, tous les châtiments sont appropriés pour punir curieux et coupables. Avec en point d’orgue une terrible mutilation, qui handicape davantage un pauvre hère.
Les spectres à ma porte
Masaki Kobayashi n’épargne personne, y compris les innocents et rappelle les vertus moralistes des contes, qui prévalent autant en Orient qu’en Occident. Les morts frappent à la porte afin de réclamer leur dû ou pour simplement trouver réconfort ou repos après des siècles de souffrance. Kenji Mizoguchi évoquait ce principe dans l’un des récits des Contes de la lune vague après la pluie. Et ici Cheveux noirs épouse dans sa conclusion le travail de Kenji Mizoguchi ; le samouraï saisit l’ampleur de son déshonneur, ce qu’il a perdu et les conséquences à venir.
Kobayashi transforme alors sa fable fantastique en pamphlet dévastateur contre les puissants, les hommes et leur socle sociétal inique, qui spolie les faibles et en particulier les femmes. Les victimes se muent en bourreaux, punissant ceux qui trahissent leur parole ou adoptent une conduite indigne. Pourtant, le cinéaste évacue tout manichéisme, préférant pointer du doigt l’attitude pathétique de fiers-à-bras soi-disant invincibles, parés de leur statut ou de leur réputation. Comme en atteste Dans un bol de thé, l’outrage est bien difficile à réparer, surtout dans la culture nippone.
Se repentir ou se racheter s’avère accessoire pour les fautifs, puisqu’il est déjà trop tard et que leurs âmes sont damnées. Néanmoins, à défaut d’une échappatoire, une once d’espoir, même infime, subsiste. Les générations futures expieront les péchés du père à l’image des enfants nés de l’union d’un paysan et d’une créature venue des enfers. L’amertume de l’au-delà se conjugue à un parfum mélancolique ; le fruit de cette symbiose inocule de fait cette saveur singulière à un long-métrage perturbant.
Poème macabre savamment élaboré, Kwaïdan ne séduit jamais autant que lorsqu’il puise dans les racines d’un nihilisme absurde, intemporel et glacial. Une expérience absolument unique à vivre au moins une fois. Un petit morceau d’anthologie.
Film japonais de Masaki Kobayashi avec Michiyo Aratama, Rentarô Mikuni , Misako Watanabe. Durée 3h03. 1965. Date de reprise 1er juillet 2026
François Verstraete
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