Indianapolis, 1977. Ruiné et criblé de dettes, Tony Kiritsis prend en otage Richard Hall, président d’une agence de prêt et de recouvrement, qu’il accuse d’être resposable de sa situation. Bientôt, la ville puis le pays sont captivés par cet événement tragique…

Un homme muni d’un gigantesque carton débarque à l’accueil d’un immeuble rutilant. Il se présente et attend son rendez-vous avec le dirigeant. Il s’assoit, lâche ce qu’il conserve dans les mains et panique légèrement, jusqu’au moment où un des pontes de l’entreprise accepte enfin de le recevoir dans son bureau. On saisit très vite qu’il existe un contentieux entre eux. Tandis qu’ils sont isolés du reste du personnel, l’hôte est contraint, sous la menace, d’attacher à son cou un fusil à pompe. Sa vie ne tient plus qu’à un fil ou à un mouvement brusque. En quelques minutes, Gus Van Sant expose son récit avec efficacité et sans accentuer la tension artificiellement, présente les causes et les conséquences de cet enlèvement violent.

Éternel Al Pacino

Huit ans se sont écoulés depuis la sortie du dernier long-métrage en date de Gus Van Sant, Don’t Worry, He Won’t Get Far on Foot. Le cinéaste a essuyé plusieurs échecs critiques ainsi qu’en salles depuis 2010 ; par conséquent l’homme derrière Elephant et Will Hunting peine à revenir sur le devant de la scène. Face à une génération qui a presque oublié son nom, il doit désormais lutter pour financer ses projets. Le voilà donc aux commandes d’un film relatant un fait divers terrifiant qui s’est déroulé à Indianapolis à la fin des années soixante-dix.

Pendant trois jours, une prise d’otages a bouleversé l’opinion locale puis nationale. Les circonstances du drame, presque ubuesques et les motivations du hors-la-loi, ont divisé la population. Beaucoup se sont se sont identifiés à Tony Kiritsis et se sont retrouvés dans son combat. Résident dans une ville frappée par la récession, il lui était presque impossible de rebondir, après une probable arnaque de la part de ses créanciers. Ne lui restait plus qu’à endosser le rôle du méchant pathétique et d’orchestrer un coup d’éclat ingénieux. Le dispositif de Gus Van Sant peut s’enclencher, sous la houlette d’un personnage qui correspond à ceux peuplant son œuvre.

Hors de contrôle ?

Épée de Damoclès

En effet, le cinéaste s’est souvent intéressé non pas aux laissés pour compte mais plutôt aux marginaux, au sens propre du terme, qui s’écartent volontairement ou non d’un système qu’ils estiment inique, refusant de se fondre dans la masse, dans la norme. Certains comme Will ou les écrivains d’À la rencontre de Forrester dissimulent leur talent, tandis que d’autres s’adonnent à la violence. Les décisions extrêmes montrées dans Elephant bien sûr et dans Paranoïd Park soulignent un rejet de la morale, menant au meurtre et à la terreur.

Tony Kirsitsis croit dur comme fer dans la justesse de son action, qu’il est un héros déchu par une vaste machination. Gus Van Sant réfute tout jugement de valeurs pour mieux extraire la noirceur et le cynisme des uns et des autres. La mécanique implacable de son récit se superpose avec celle reliant Richard Hall et l’arme qui le tient en joue. On est fasciné par l’imagination et la minutie requises pour exécuter ce plan savamment élaboré, qui repose sur une variation moderne de l’Épée de Damoclès. Gus Van Sant s’amuse avec les nerfs de ses protagonistes, à l’aide uniquement de ce procédé simple et mortel.

Bien sous tout rapport ?

Et grâce à lui, une relation plus intime peut se nouer entre geôlier et prisonnier, un dialogue s’amorce pour le meilleur et pour le pire. Entre un Tony volubile mais fébrile, acculé par les autorités et un Richard Hall qui ne souhaite que survivre, la conversation s’engage. Le metteur en scène dresse un constat clair et répartit les torts ! Surtout, il s’interroge sur le principe du contrôle. Qui a pouvoir sur qui, par quel levier ? Un fusil, une dette, un chantage, ou le poids du nombre et de la fatalité… les acteurs d’un vaste cirque se coordonnent et assurent un spectacle déviant.

Cirque médiatique ?

Depuis la couverture des attentats lors des Jeux Olympiques de Munich en 1972, la machine médiatique s’est emballée, au point d’offrir, par l’intermédiaire de la télévision, des chroniques en temps réel, au voyeurisme assumé, crues et malsaines. Ici, Gus Van Sant couple les entretiens et les reportages avec le quotidien d’une ville aux abois, rythmé par la voix enjôleuse d’un D.J charismatique. Tous participent à une farce noire et coopèrent presque, avec des buts divergents : Évolution, pics d’audience, éliminer Tony ou pour ce dernier rafler la mise tout en obtenant l’amnistie. Tous s’imaginent vainqueurs à l’arrivée alors que le sort d’un homme, loin d’être innocent, se négocie devant les spectateurs avides de sang ou de justice.

La voix d’Inidnapolis

Toute la force d’évocation du long-métrage réside dans sa capacité à retranscrire une succession de clichés s’imbriquant parfaitement pour constituer un ensemble cohérent, soutenu par des enjeux angoissants. Sans précipitation, Gus Van Sant assemble les rouages d’une machine infernale, qui réussira à balayer le sacre de John Wayne aux Oscars. Le réalisateur éclabousse un symbole pour mettre en exergue un changement de paradigme ; cultiver le goût pour l’instantané et ouvrir la voie à l’information volatile. Glaçant.

De fait, La Corde au cou ne brille ni par son propos ni par ses portraits, mais bel et bien par son essence narrative. Cet authentique exercice formel s’affranchit de toute lecture manichéenne, fascine sans jamais émouvoir ce qui limite la portée de son ambition.

Film américain de Gus Van Sant avec Bill Skarsgärd, Dacre Montgomery, Al Pacino. Durée 1h45. Sortie le 15 avril 2026.

L’avis de Mathis Bailleul : Gus Van Sant préfère à un retour tapageur un retour aussi timide que facile mais qui assure donc à La Corde au cou une solidité et une efficacité inhérente au vu du sujet et de ses incarnations et ce quand bien même le traitement reste convenu/attendu.

François Verstraete

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