Hal Jordan est un super-héros, chargé par un corps intergalactique de protéger la Terre et les autres planètes du secteur. Sa carrière, émaillée de nombreux succès, est remise en question par sa hiérarchie, le jour où on lui confie la formation d’un remplaçant, John Stewart. Ce tandem improbable se rend alors au Texas afin de résoudre une affaire de tuerie de masse, près du lieu où tout a commencé pour Hal…

Le public friand d’entreprises super-héroïques aura été déconcerté par les propositions d’adaptation de comic book destinées au petit écran (pas uniquement sur les plateformes de streaming), depuis plus de vingt-cinq ans. Des programmes estampillés DC sur CW pas toujours bien conçus (The Flash, Arrow) aux déceptions du MCU (She-Hulk), le genre a beaucoup de mal à se distinguer en dehors des salles de cinéma et à trouver sa place parmi l’offre pléthorique de séries à disposition.

De fait, on était interpellé par le projet Lanterns, dédié au célèbre corps des Green Lanterns, qui n’avait bénéficié jusque là que d’un traitement frelaté avec le long-métrage désastreux de Martin Campbell. Cette fois, HBO Max est aux commandes, sous la houlette de James Gunn, grand ponte du DCU. Et à la baguette, on retrouve le créateur Damon Lindelof.

Interrogatoire

Célèbre pour ses travaux sur Lost, The Leftovers et Watchmen, il s’est taillé une solide réputation dans le milieu. Ses choix, tranchés et risqués, font généralement beaucoup parler, de même que ses transitions narratives entre diverses temporalités. Et sans surprise, il applique ici sa méthode avec fermeté, quitte à froisser les amoureux transis de la mythologie d’origine.

Loin du comic book

En effet les fins connaisseurs seront déstabilisés par l’approche adoptée par Damon Lindelof et son équipe. D’ailleurs James Gunn l’a clamé haut et fort lors d’un entretien, les scénaristes s’affranchissent ici totalement de l’histoire originale, afin de délivrer un récit singulier, glaçant et fascinant. Point d’empoignades cosmiques donc et les voyages interplanétaires sont réduits au strict minimum. Quant aux échauffourées et affrontements, elles sont rares, donc précieuses. Lindelof écarte l’esbroufe pour une forme épurée, anti-spectaculaire et sale.

Assemblée dubitative

On est très loin de l’aspect lumineux attendu. Par conséquent, les détracteurs souligneront un manque de moyens évidents, visibles et notables. Néanmoins, il est futile s’attarder sur ce problème et il est souhaitable de se concentrer plutôt sur une narration alambiquée, qui navigue entre plusieurs époques, afin de raconter la trajectoire sinueuse de deux individus forcés de collaborer à l’occasion d’une enquête explosive. L’investigation ramène l’un des intéressés là où ses certitudes ont basculé des décennies auparavant. Et Lindelof s’efforce dès lors à le manipuler lui et son partenaire.

Si le synopsis rappelle les intrigues policières classiques et l’ambiance celle de True Detective, il ne faut jamais omettre que les protagonistes ne sont pas ordinaires. Ils appartiennent à une force d’élite dirigée par des entités supérieures, censée faire régner l’ordre dans la galaxie. Excepté que dans le cas présent, leur mission les astreint sur terre, avec toutes les contraintes inhérentes qui end écoulent, tandis que les locaux doivent aussi composer avec des humains dotés d’une arme dévastatrice et omnipotente.

Retour aux sources

La série joue fort bien avec cet équilibre précaire, les craintes de la population et les préjugés vis-à-vis de ces héros. En ancrant l’ensemble au cœur de l’Amérique profonde, Lindelof dresse un portrait acide de ses compatriotes, sans pour autant verser dans le sensationnalisme, contrairement au Superman de James Gunn. Il préfère au contraire s’appuyer sur un tandem d’acteurs épatant et revenir aux racines du DC Universe et des liens des comic books avec le soap opera.

DCU Detective

Ce qui intéresse Lindelof, c’est bel et bien l’homme qui se dissimule derrière les pouvoirs conférés par les fameux Gardiens d’OA et qui porte l’anneau. Les différents réalisateurs opérant sur la série tirent le meilleur parti des deux interprètes, Kyle Chandler et Aaron Pierre, parfaits respectivement dans les rôles d’Hal Jordan et John Stewart. En s’écartant du matériau d’origine pour relater leurs parcours, Lindelof et ses pairs choqueront sans doute. Toutefois, le culot qu’ils arborent fièrement rend justice aux deux personnages.

Au-delà des caractères opposés, Lanterns décrit deux êtres obnubilés par le même Graal ; l’un a été choisi, élu par hasard et son coéquipier a été formaté pour embrasser sa destinée. Usé par ses combats, Hal Jordan ne se résigne pas à transmettre le flambeau et rechigne à accomplir son devoir de mentor. John Stewart, quant à lui, a vu son enfance brisée pour réaliser le rêve d’un autre. Curieusement, il emprunte une facette de chaque Green Lantern humain du comic book original, dont le talent de dessinateur de Kyle Rayner. La relation trouble entre l’élève et le maître engendre non seulement des tensions, mais également son lot de manipulations inattendues qui dépareillent avec le style super-héroïque chevaleresque.

Explications

Jalousie et rancune affleurent durant des conversations imprégnées par la mélancolie, le doute et l’amertume. Chacun dissimule leur admiration mutuelle derrière un écran de sarcasmes ou d’austérité. Chaque bon mot, chaque note d’humour précède une tragédie. On pressent que tout cela va très mal se terminer ; le credo des Green Lanterns est oublié au profit de motivations égoïstes.

La peur de la lumière

Lanterns plonge ses protagonistes au cœur de cette nuit noire et même la lumière verte de l’anneau ne peut transpercer ses ténèbres. Bourreaux et victimes, Hal Jordan et John Stewart essaient de se raccrocher à quelque vertu alors qu’ils sont tentés par le diable en personne… leur propre conscience. La série, label HBO Max oblige, ne nous épargne rien en cruauté ou en moments ubuesques. La scène, durant laquelle un propriétaire terrien hostile entièrement dénudé, demande à John Stewart de le dessiner amuse… et celle où son cœur est arraché à mains nues écœure.

Enfin complices ?

Certes, tout n’est pas parfait ; le rythme est parfois mal maîtrisé, mais les soubresauts d’usage corrigent cet écueil. Par ailleurs, la multiplication des pistes secondaires n’apporte rien de concret et dilue l’intérêt général, avec les clins d’œil forcés au DCU (l’apparition de Guy Gardner). Toutefois, cela n’empêche point cette entreprise de dévoiler son authentique atout, celui de déconstruire le célèbre principe des origines en proposant une initiation en dehors des sentiers battus.

Voilà pourquoi Lanterns s’impose comme une bouffée d’oxygène pour le DCU de James Gunn, une petite réussite que l’on espérait plus, délestée du poids des attentes. En se mettant au service d’une introspection intime, Lindelof remporte un pari fou.

Série télévisée crée par Damon Lindelof, Chris Mundy et Tom King avec Kyle Chandler, Aaron Pierre et Kelly Macdonald. Saison 1 composée de 8 épisodes d’une durée de 4 minutes environ. Disponible sur HBO Max.

François Verstraete

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