Kyoto, fin de l’ère Edo. Deux samouraïs livrent un combat sans merci sous une pluie torrentielle. Un éclair se manifeste et l’un d’eux est transporté au cœur du Japon contemporain, sur le plateau de tournage d’un film d’époque. Pris pour un figurant, il s’adapte à sa nouvelle vie et devient cascadeur…

Un homme dans la force de l’âge enseigne des mouvements précis, hérités des arts martiaux d’autrefois, afin que son élève du jour soit prêt à relever les défis imposés devant la caméra. Son disciple, à peine plus jeune, suit les préceptes du maître, du sensei, sans rechigner. Son interlocuteur l’ignore, mais à dans une ère révolue, leurs rôles auraient été inversés. Néanmoins, certaines valeurs se transmettent ou perdurent à travers les siècles.

Cette scène, anecdotique sur le papier, souligne le caractère ubuesque d’une situation impossible, invraisemblable, rendue crédible et assez intéressante par un réalisateur loin d’être aguerri pourtant. Beaucoup résument le septième art japonais désormais à quelques auteurs, à commencer par Kore-Eda et à son cinéma d’animation, alors que l’industrie propose une offre très diversifiée. Hélas, cette production reste généralement confidentielle pour une grande partie du monde et quelques Ovnis passent de fait, inaperçus, au grand dam du public.

Ballade en terrain connu

Voilà pourquoi Le Dernier vrai samouraï appartient à cette ultime catégorie de long-métrage, qui connaît enfin une sortie sur notre territoire, après avoir conquis le territoire national. Certes, il ne se hisse jamais au niveau des travaux de Kore-Eda ou d’Hamaguchi. Toutefois, son approche de cette fibre nostalgique qui fascine tant Hollywood et l’Occident se démarque positivement, non pas par son audace, mais plutôt par sa fluidité narrative et son respect total du matériau qu’il honore. Preuve que l’esbroufe ne s’avère jamais nécessaire durant une démonstration.

Encore une mise en abyme ?

Le réalisateur refuse de fait toute mise en abyme futile et réductrice. Il préfère entrelacer les époques, en rappelant que le Japon n’a jamais oublié son passé, y compris ses moments douloureux. Il faut souligner que même à Tokyo, les vestiges de la tradition épousent les gratte-ciels rutilants. Ainsi, les temples d’antan côtoient les enseignes lumineuses, symboles de la supériorité technologique du pays. Et Yasuda construit de manière sibylline sa réflexion à partir de cet arrière-plan.

Ca tourne !

En effet, s’il embrasse les codes d’une autre période de l’Histoire, Kosaka n’est point dépaysé par l’affection portée par son entourage à la culture qu’il apprécie tant, bien que leur perception tienne davantage du regard romanesque que de l’exactitude des faits. En s’acclimatant à sa nouvelle vie, il se fond dans un décor certes factice, mais si naturel. Or, le metteur en scène réfute toute démarche comique et évite les sempiternelles immersions teintées d’incompréhension. Il préfère au contraire prouver que par la magie du cinéma, tout s’avère possible.

Ainsi, la reproduction du réel permet au protagoniste de ne jamais quitter vraiment son cocon d’origine, bien que les institutions qu’il servait et chérissait se sont effondrées depuis plus d’un siècle. Les raisons ou préceptes qui l’incitent à continuer et à vivre vont au-delà de l’honneur et de la vengeance. Et si son rival éternel se dresse face à lui une ultime fois, c’est pour mieux façonner une odyssée singulière jonchée de combats devant la caméra, les mêmes qui ont été célébrés par les spectateurs pendant plus de cinquante ans.

Concertation critique

La fin d’une ère

Le concept sous-jacent, assez fascinant qui émerge du long-métrage, réside dans une symbiose nostalgique, pour deux périodes distinctes, reliées par Kosaka et Kazami. Leur savoir et leur expérience ont été injectés à travers les différents travaux auxquels ils ont participé, ajoutant crédibilité et authenticité à ces entreprises. Le déclin du jingidekai ou film de samouraï signifie en quelque sorte une authentique mort pour eux, pas uniquement pour tout un pan du septième art. Yasuda s’interroge alors sur l’évolution de l’industrie nipponne.

Entre drames néoréalistes, animation et quelques kaiju eiga, existe-t-il encore une place pour des genres prisés auparavant, mais qui ne n’attirent plus pour des questions générationnelles ? La réponse se situe sans doute ailleurs, quand on sait que les studios locaux traversent une gigantesque crise et peinent à trouver des flambeaux marquants désormais, qui suscitent l’intérêt des foules. Les personnages, par leur essence, incarnent la désuétude et sont réduits à des pièces de musée… à l’instar du jingidekai.

Changement d’époque

Pourtant, Yasuda refuse un chant du cygne et préfère se concentrer sur l’importance de la transmission. Cette intention louable n’est hélas pas valorisée par une approche subtile, puisque le réalisateur opte pour des facilités scénaristiques, de l’enfance d’une assistante, biberonnée justement aux jingidekai aux paroles émises par un couple âgé, ponctuant une séance de cinéma. Ce manque de finesse sommaire contraste avec l’âpreté d’un duel dépourvu des artifices de la fiction, au lyrisme affirmé.

Et s’il ne brille pas par sa maturité formelle, Le Dernier vrai samouraï amuse, trouble parfois et instille le doute quant à notre vision du quotidien par moments. Quand le déni d’un héritage culturel affleure, ne restent plus que deux hommes pour le revendiquer et en brandir les mérites. Incontestablement, un bon point à l’arrivée.

Film japonais de Jun’ichi Yasuda avec Makiya Yamaguchi, Norimasa Fuke, Yuno Sakura, Rantaro Mine. Durée 2h11. Sortie le 10 juin 2026.

François Verstraete

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