Devenue une icône de sa profession, Andy revient vingt après dans les locaux de Runway afin de sauver la réputation de Miranda Priestley, mais aussi sa carrière…
Public et observateurs estiment que les critères d’exigence concernant la qualité de la création cinématographique ont été drastiquement revus à la baisse dans un passé très récent, ce en raison de l’avènement de Marvel et de Netflix. Cette réflexion réductrice néglige une grande partie de l’évolution desdits critères et du délitement général de la mise en scène au sein de la production globale. Cet effondrement remonte aux années quatre-vingt, peu après l’échec du Nouvel Hollywood, mais pas que. Et réévaluer tel ou tel canard boiteux ne le transformera pas en cheval de course.
En réclamant le statut de chef-d’œuvre pour les étrons de la trempe d’Independance Day ou de Star Wars : La Menace fantôme, car considérés culte aujourd’hui, une partie des critiques a entériné cette propension à la médiocrité artistique. Or, Le Diable s’habille en Prada appartient à cette catégorie des fameux films cultes érigés en monuments, bien qu’en termes purement formels, le long-métrage regorgeait d’écueils et de non-sens. Uniques bons points : les répliques assassines débitées par une Meryl Streep en roue libre et les révélations Anne Hathaway-Emily Blunt qui ont fait du chemin depuis. L’adaptation du roman de Lauren Weisberger les aura propulsées sous le feu des projecteurs.
Pas étonnant qu’elles aient rempilé pour ce deuxième volet (aux côtés de Meryl Streep et du réalisateur David Frankel), deux décennies plus tard, comme pour combler une attente secrète des admirateurs du premier opus et pour circonvenir aussi à ce satané fan service (contre lequel, l’auteur de ces lignes s’insurge presque chaque semaine et cela doit être lassant pour son lectorat). Voici donc tout ce petit monde immergé dans l’univers impitoyable de la mode et de la presse spécialisée, prêt à tout cette fois pour secourir non pas la veuve et l’orphelin, mais bel et bien pour préserver leur emploi et leur position.
La fin d’une période bénie
L’épisode d’origine s’intéressait à la plongée d’une journaliste idéaliste dans les coulisses d’un magazine de mode incontournable. Immergée dans un environnement cynique et superficiel, elle finissait par renier ses valeurs pour se fondre totalement dans cette atmosphère décadente. Bien évidemment cette lente transformation aurait mérité un traitement audacieux et subtil, mais il n’en était rien. Passé l’attitude détestable du personnage de Meryl Streep, David Frankel s’enfonçait dans les poncifs et son récit reposait sur les ressorts scénaristiques les plus convenus.
Hélas, si avec le temps, certains auteurs mûrissent pour le meilleur, ce n’est point le cas pour lui. Le Diable s’habille en Prada 2 se concentre cette fois sur la fin de l’âge d’or de la presse au profit des réseaux sociaux et des influenceurs. Les journalistes et reporters se soumettent aux caprices des tendances et du référencement internet. L’ouverture témoigne de l’approche paresseuse à venir, avec une Andy apprenant son licenciement avec ses collègues par SMS, pendant que ses pairs lui décernent une prestigieuse récompense. Cette exposition affligeante épouse tous les stéréotypes liés à une révolte certes légitime, mais très mal argumentée.
Le cinéaste répond en effet aux articles racoleurs, par des principes stylistiques éculés, fréquemment sans fondement, avec pour seul socle quelques bons mots de Meryl Streep (en plus très souvent absente des débats). Outre, le clin d’œil inévitable aux travers de l’intelligence artificielle, David Frankel énumère les problèmes consécutifs au rachat des groupes médiatiques par de grosses fortunes, entravant la liberté des employés. Si son combat s’avère louable, il relève en revanche, au vu de son arrière-plan, d’une authentique hypocrisie. Il devrait souligner le fait que le magazine Runway, au-delà de la déontologie prônée, ne doit sa notoriété qu’aux chimères capitalistes, avec une vision du beau très formatée.
Game of thrones en carton
De fait, au lieu d’embarquer dans un navire intellectuel sans barre ni proue, David Frankel aurait dû assurer l’essentiel : un script uniforme, des portraits de protagonistes soignés et un recours minimum à la démonstration illustrative (à ce niveau, n’espérons même pas un usage de la litote). Évidemment, il n’obéit à aucune de ces règles indispensables et sa petite virée nostalgique (plutôt sa machine à encaisser facilement les dollars) tourne au mauvais vaudeville, non désiré au départ. Ainsi, il imagine extirper le public de sa torpeur (en dépit d’un rythme décousu) avec un enchaînement de rebondissements futiles. Les machinations orchestrées par les unes et les autres, peu crédibles et convenues, agacent plus qu’elles ne font sourire.
En outre, il est très difficile de s’attacher à ces protagonistes écervelées ou au contraire dépourvues d’aspérités tant leur caractérisation se vide de tout substrat. La pauvreté de l’écriture, qui se ressentait déjà dans Le Diable s’habille en Prada, se démarque davantage ici. Andy, Miranda, Emily ou Nigel n’ont pas évolué d’un iota et David Frankel ne développe même pas leurs acolytes ou leurs interlocuteurs. Les présences de Kenneth Brannagh ou de Lucy Liu ne corrigent pas ce défaut tandis que leurs alter ego à l’écran sont sacrifiés sur l’autel du service minimum. On croirait presque qu’ils se dévouent uniquement afin de percevoir leur cachet…
La facette la plus regrettable de cette entreprise réside dans la posture exécrable qu’elle revendique, identique à celle pourtant chaudement tancée durant le long-métrage. La métaphore de cet immeuble historique vétuste rénové pour mieux s’adapter aux besoins contemporains ne signifie qu’une chose. Si l’on souhaite survivre dans la jungle hollywoodienne et récolter sa part du gâteau, autant s’appuyer sur une formule éprouvée, sans saveur, mais fructueuse. Et David Frankel et son équipe ont en revanche très bien cerné cette tendance qui nuit à l’ensemble de l’industrie. Navrant.
Film américain de David Frankel avec Meryl Streep, Anne Hathaway, Stanley Tucci, Emily Blunt. Durée 1h59. Sortie le 29 avril 2026.
L’avis de Mathis Bailleul : Le bonbon nostalgique Le Diable s’habille en Prada 2 marche quand il parle de manière attendue de l’époque en étoffant ses artistes mais se plante avec ses facilités pour relancer une machine mal intentionnée et imbue autant tournée vers sa gloire passée mais sans jamais la comprendre.
François Verstraete
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