Une actrice accorde trois entretiens à l’occasion de son retour sur le devant de la scène. Peu après, elle se prête à un exercice d’entraînement, visant à les reconstituer… mais elle peine à se souvenir de ce qui a été dit.

Contrairement à de nombreux confrères engagés dans la lutte politique, Hong-Sang-Soo préfère sonder les âmes du quotidien, réduisant à leur plus simple expression, les interrogations élémentaires concernant l’absence de sens, l’amour, le regret. Certains jugent son œuvre vaine, insipide et ne comprennent pas, de fait, son importance au milieu d’une industrie qui a formaté non seulement les superproductions, mais aussi les travaux d’auteurs, dénués souvent du moindre talent. On excuse la vacuité de la forme par la portée toute relative du sujet. Déplorable, d’autant plus que cette maîtrise arborée par Hong Sang-Soo est boudée en majorité par le public.

Pourtant, il continue sa rêverie solitaire, envers et contre tous, lui qui a été banni par les studios en raison de sa relation extraconjugale, une hérésie dans une Corée du Sud encore ancrée dans le puritanisme. Néanmoins, cette mise à l’écart a libéré sa créativité et d’une certaine manière, grâce à une économie de moyens, il ne se cesse de se réinventer, film après film. Si son regard mélancolique, imprégné de l’héritage d’Ozu et de Rohmer persiste, son approche fluctue en fonction des besoins d’un récit souvent minimaliste, mais jamais simpliste.

L'élève et l'enseignante

De véritables trésors d’imagination se nichent dans un art aride, limpide et poétique. Et si ce cinéaste singulier égare parfois le spectateur à cause de cette austérité patente, il parvient à capter encore et encore son attention à l’aide de cette simplicité palpable frisant l’insignifiance, à même de générer une émotion crédible. Les larmes finales d’Hotel by the River en témoignent. Cette étrangeté anime son dernier-né, Le Jour de son retour et confirme que La Voyageuse ne constituait qu’un léger passage à vide.

L’anti Rashomon ?

Le Jour de son retour s’ouvre sur un lieu familier de l'univers d’Hong Sang-Soo ; il s’attarde sur une brasserie quasi déserte, accessible uniquement à un réalisateur, une actrice et une journaliste ; une place idéale pour accueillir une conférence de presse privée. Attablées devant leur tasse, les deux femmes s’entretiennent autour de la reprise d'activité de la comédienne après des années d’absence. Cadrage parfait à l’appui et photographie noir et blanc soignée soutiennent le premier plan séquence, spécialité du metteur en scène. Questions et réponses affluent, au contenu a priori anodin. On ignore exactement dans quelle direction Hong-Sang-Soo oriente son ensemble. Une habitude.

Et pour un entretien de plus

S’ensuivent alors deux séquences quasi similaires. Deux autres journalistes interrogent tour à tour l’interprète d’un long-métrage qu’elles n’ont peut-être pas compris. Les banalités sont encore échangées. Trois entretiens articulés autour d’un seul et même axe et trois points de vue différents, pas forcément masqués. Hong-Sang Soo modifie subtilement les attitudes pour mieux désarçonner et surprendre. La réplique « on cherche une signification à quelque chose qui n’en a aucune » revêt alors toute son importance. À travers ces trois moments enjoués et intimes, le cinéaste revisite Rashomon, ou accouche d’un pastiche du dispositif cher à Akira Kurosawa.

La vérité ici se trouve bel et bien ailleurs, dans les détails surtout. Le thé ou le café est remplacé peu à peu par l’alcool, festif chez Hong-Sang Soo autrefois. Le personnage campé par Seong Seon-mi altère sa prise de position, voire ses aveux au fur et à mesure. Le film qu’elle promeut n’importe plus, pas autant que ce qu’elle dégage, au fil des minutes ou des heures. Hong Sang-Soo s’amuse et on s’amuse avec lui ; il tire les ficelles d’une narration rythmée selon les besoins de ses caprices.

Relire son texte

Les soubresauts du temps

Ce numéro d’équilibriste n’est point nouveau pour lui qui affecte tant jouer avec le temps, avec un mode opératoire similaire à celui de Yasujiro Ozu. Les sons et les actions anodins articulent le récit, sans même que l’on y prête attention. Ainsi on pourrait croire que les bruits émanant sans doute des préparations de l’équipe de restauration ne sont point raccord avec le long-métrage. Pourtant, ils indiquent les minutes et heures qui s’écoulent, tout en ancrant les protagonistes dans un environnement tangible, pendant que journaliste et comédienne palabrent.

Hong Sang-Soo déstructure son ensemble avec habileté en alternant moments filmés en temps réel et pauses poétiques tournées le plus souvent en extérieur. Par ce procédé, il déroute le spectateur, prisonnier d’une fausse boucle, qui sera rompue à l’aide d’un dernier chapitre censé l’extirper d’une atmosphère étrange, presque fantastique. Tout se reproduit plus ou moins à l'identique afin de donner les éléments indispensables à une ultime répétition, durant laquelle les bribes de vérité, ou plutôt d’authenticité seront rapportées.

Café et cigarettes

La quête de l’authentique… ou de l’idéal

Hong Sang-Soo ne place plus l’artiste au centre des festivités et s’affranchirait presque de cette amertume qui l’habitait depuis quelques années déjà. Point de remords pour son héroïne, jusque quelques explications et une volonté de renaître de ses cendres. Chaque réponse émise pendant ses différents entretiens suscite chez elle une introspection en bonne et due forme, de s’interroger sur les raisons de son retrait et sur sa légitimité… ou sur la légitimité de ces discussions. Un soupçon d’ironie se dissimule lors de ces rencontres.

Le réalisateur souligne l’absence d’attention et de capacité d’analyse des intervenants, voire leur dédain. À l’opposé de cette échelle de valeurs se situent deux actrices se prêtant à un fascinant dialogue, retraçant le vécu du personnage incarné par Seong Seon-mi durant la journée. La confusion se mêle à des faits pourtant frais. Un souvenir idéal entrelace d’autres, plus authentiques, et suggère une expérience souhaitée ou rêvée. Le Jour de son retour éblouit par cette grâce évanescente propre à la démarche du réalisateur.

Sans être un ajout majeur à l’édifice conséquent du Sud-Coréen, ce long-métrage se distingue par la position adoptée, nouvelle non pas dans la carrière ou le regard, mais plutôt dans l’humeur d’un instant précieux, conforme à une conclusion offrant de vastes possibilités. Une éclaircie douce-amère sur le monde en somme. Quant à Hong Sang-Soo, il s'impose un peu plus comme le maître de la variation.

Film sud-coréen d’Hong Sang-Soo avec Seong Seon-mi, Cho Yuh-hee, Park Mi-so. Durée 1h24. Sortie le 14 octobre 2026

François Verstraete

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