Après dix ans de guerre contre Troie, Ulysse espère rentrer chez lui à Ithaque. En offensant les dieux, il est condamné à errer sur les océans, tandis que son épouse et son fils tentent d’évincer les prétendants au trône. L’Odyssée commence !

De retour sur sa terre natale, un homme ne reconnaît ni les lieux ni son peuple qu’il a tant chéri. Il souffre en silence, déguisé en pauvre hère afin d’abuser ceux qui désirent ardemment sa mort. Une vision le trouble, celle d’un chien à l’agonie, abandonné aux portes de son palais. Ce dernier identifie son maître et expire sous ses caresses. Un pur moment d’émotion, comme Christopher Nolan en est parfois capable, lui, peu intéressé finalement par les envolées lyriques. Pourtant on se rappelle plus volontiers des larmes de Matthew McConaughey dans Interstellar et du sort funeste réservé au pilote incarné par Tom Hardy dans Dunkerque, que de son maniérisme formel, certes audacieux, mais un peu grandiloquent.

Il est vrai que ce perfectionnisme stylistique lui a attiré les faveurs de la presse et d’une majeure partie du public. Les comparaisons élogieuses fusent à son égard, souvent à raison, même si l’analogie avec Stanley Kubrick s’avère évidemment excessive. Quoi qu’il en soit, le succès d’Oppenheimer, consacré aux Oscars, a renforcé son aura et rien ne semble pouvoir ébranler son statut désormais. Et le voilà confronté à un immense défi, à savoir transposer sur grand écran, l’épopée occidentale par excellence.

L’amour plus fort que la séparation

L’œuvre d’Homère a parcouru les siècles et a suscité moult adaptations et variations. Du théâtre à l’animation (ah Ulysse 31), les aventures d’Achille, Agamemnon, Ulysse et consorts n’ont eu de cesse d’être racontées. Le cinéma s’y est essayé avec plus ou moins de succès, à l’image du médiocre Troie de Wolgang Petersen. Christopher Nolan devait par conséquent éviter les réductions faciles en s’attaquant à L’Odyssée, s’il souhaitait honorer Homère. Une entreprise loin d’être aisée !

Du mythe à la réalité

En effet, comme toute fiction antique, L’Iliade et L’Odyssée reposent sur les rapports intimes qu’entretiennent les hommes et les dieux, la capacité des premiers à s’émanciper de leur autorité, la volonté des seconds de s’immiscer dans leurs affaires, à les épauler ou au contraire, à nourrir leurs conflits. La Guerre de Troie n’a-t-elle pas été déclenchée par Éris, déesse de la discorde, qui s’est jouée de ses pairs en semant les germes du chaos, à travers la rivalité entre Aphrodite, Héra et Athéna ? Quant à Ulysse, il subit le courroux de Poséidon, pour avoir mutilé l’un de ses enfants cyclopéens.

Séjour chez Calypso

Le réalisateur ne néglige jamais l’ire des divinités à l’encontre de son protagoniste, bien qu’il ne saisit jamais vraiment les intentions des puissances supérieures chez Homère, notamment qu’elles se complaisent dans la même bassesse que celle déployée par les hommes. Il préfère ainsi séparer le sacré et le profane, ramenant l’Humanité à ses instincts primaires et assimilant les événements de Troie à ceux inquiétants qui frappent le monde contemporain. Cette métaphore, un peu trop racoleuse, contredit totalement le propos d’Homère. Ce dernier démontre que tous sont égaux quand il s’agit de répandre la destruction.

Ici, seul importe le chemin de la rédemption pour un Matt Damon, impeccable dans la peau d’Ulysse. Le personnage sonde au plus profond de son âme et découvre, guidé par son ange gardien, les causes de sa déchéance et de celle de son équipage. Chaque épreuve qu’il endure, des sirènes au cyclope, en passant par Charybde et Scylla, résulte des fautes commises et des crimes perpétrés. L’Odyssée se transforme en long-métrage axé sur la culpabilité, un thème récurrent chez Nolan, qui transpire encore plus que dans Oppenheimer, quitte à friser l’illustration maladive. En se focalisant uniquement sur ce point, il dénature les épisodes épiques du récit (qui se résument à une poignée de minutes) et surtout le texte d’Homère.

Victorieux, à quel prix ?

Vide poétique

L’Odyssée (et L’Iliade de fait) est avant tout un poème dont les vers ont inspiré les auteurs les plus illustres, de toute nationalité. Joaquim du Bellay n’écrivait-il pas « Heureux qui comme Ulysse » au moment d’évoquer l’exil et le lien qui unit un individu et sa patrie. Christopher Nolan est davantage réputé pour sa prose didactique plutôt que par son recours à la poésie. Et la trahison au travail d’Homère se décèle dans ce refus du réalisateur de s’y conformer, que ce soit dans les mots, mais surtout dans la mise en scène. Certes, certains instants prêtent à la contemplation, notamment ceux se déroulant sur l’île de Calypso.

Ils sont d’autant plus précieux puisque trop rares. Le cinéaste, obnubilé dans sa démarche freudienne et politique, se penche constamment sur les remords de son héros, sur ses péchés inavoués et son parcours de pénitent, qui épouse son périple de dix ans. Dans cette optique, Nolan opte pour des morceaux spécifiques de L’Iliade, ceux relatant non pas la bravoure et l’astuce d’Ulysse, mais ceux retranscrivant sa lâcheté et sa responsabilité dans le massacre des innocents. À l’instar d’Oppenheimer, il est piégé par son hubris et provoque quelque part la fin d’un monde en raison de ses agissements. Bien qu’animé de bonnes intentions, il pave sa route vers la damnation.

Contre vents et marée

Et Nolan l’imite d’une certaine manière, tant il transforme l’ensemble en pamphlet ravageur envers sa propre époque. Il multiplie ainsi les plans chocs et inocule l’horreur durant des scènes particulièrement éprouvantes ; le cyclope dévore ses victimes, Circé change les infortunés avides en porcs et des géants en armure déciment les soldats impuissants sur leur passage. Le réalisateur vide l’œuvre d’origine de son substrat pour mieux exécuter sa démonstration temporelle.

L’usure du temps

Obsédé par le temps depuis ses débuts, Nolan construit sa narration en fonction de concept et navigue avec des allers et retours incessants, entre passé, présent et futur. L’Odyssée n’échappe pas à cette règle même si dès l’introduction, le cinéaste vend la mèche, instillant le doute dans l’esprit du spectateur sur sa capacité à encore étonner ses admirateurs de la première heure. On devine rapidement que la question du sacrifice, chère à l’auteur, concerne ici les années perdues par Ulysse, éloigné des siens par la guerre et par un voyage interminable.

La douleur plus terrible que la mort

Pourtant, il arrive à nous surprendre par une subtile mise en abyme, celle du mythe dans le mythe. Alors que des bardes chantent ses louanges et glorifient sa tactique décisive pendant la bataille de Troie, Ulysse devient un quasi-inconnu pour un fils qu’il n’a pas élevé et pour des sujets brutalisés par une horde de pillards qui aspire à siéger sur son trône. Ne reste que quelques éléments pour raviver des souvenirs fugaces ; une broche, une vieille blessure, une odeur ou tout simplement un portrait élogieux dressé par un ancien frère d’armes.

À l’occasion du dernier acte, Nolan entrelace ses qualités avec celles d’Homère. Il s’extirpe du bourbier dans lequel il s’enlisait en partie tandis qu’Ulysse se prépare et exécute enfin sa vengeance. Quarante minutes fidèles à la légende, dans l’intention, dans l’esprit et dans le contenu. La magie opère pour le meilleur, même si elle n’occulte pas les errements et une réflexion trop souvent maladroite.

Avec L’Odyssée, Christopher Nolan ne plie pas seulement le matériau d’origine afin d’imposer ses thématiques usuelles. Ici la distorsion est trop grande et relève d’une posture plus pataude qu’osée. Fort heureusement, sa maîtrise affleure par séquences évitant le naufrage qui a frappé de plein fouet son protagoniste.

Film américain de Christopher Nolan avec Matt Damon, Anne Hathaway, Zendaya, Tom Holland. Durée 2h52. Sortie le 15 juillet 2026.

L’avis de Mathis Bailleul : Aussi épique qu’intime, L’Odyssée est une fresque monumentale qui s’inscrit parfaitement et logiquement dans la filmographie de Nolan. En plus de quoi, le tout baigne dans un artisanat épatant, rempli d’idées pratiques fraîches et malines. Bref… Nolan fait du Nolan finalement.

François Verstraete

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