Fraichement sorti de prison, Johnny Clay rassemble une équipe afin de réaliser le casse du siècle durant une course hippique… mais les choses ne se dérouleront pas comme prévu !

« Les gangsters et les artistes sont considérés comme des héros par le public, mais nombreux ceux qui souhaitent les voir chuter à leur apogée ». Cette réplique prononcée durant le recrutement d’un homme de main caractérise à elle seule non seulement L’Ultime Razzia, mais également la nature même de l’œuvre en gestation de son auteur. D’ailleurs, les mots qui précèdent cette phrase évoquent la volonté de rejeter celles et ceux qui ne sont pas dans la norme de la médiocrité. Or, Stanley Kubrick a toujours refusé de s’y ranger et il allait prouver au monde son génie, même s’il doit déplaire au commun des mortels !

L’Ultime Razzia est le troisième long-métrage du réalisateur, après Fear and Desire (qu’il renia par la suite) et Le Baiser du tueur. Durant sa conception, il s’associa avec James B. Harris pour la production et acquiert les droits du roman de Lionel White, Clean Break. Le metteur en scène adaptera donc l’ouvrage, y compris le dédale narratif du récit, quitte à égarer le spectateur. Financé par la United Artists, Kubrick, rompu aux budgets modestes (on parle ici d’environ 320 000 dollars), investit judicieusement chaque denier. Le rendu à l’écran s’avère époustouflant.

Braquage audacieux

Modèle de film noir moderne, L’Ultime Razzia démontre avec force que le genre n’est pas mort. L’entreprise de Kubrick dévoile toute sa subtilité dans le titre adopté (en anglais dans le texte). L’intitulé initial se substitue à The Killing qui signifie autant le massacre que le gros pactole empoché. Et ce double sens sied remarquablement bien au long-métrage qui s’inscrit en digne héritier de Quand la ville dort !

L’héritage de Huston

En 1950, John Huston accouchait de Quand la ville dort, un film noir pas comme les autres, puisqu’il proposait en son sein une approche très différente. Les protagonistes organisaient un braquage audacieux, planifiant le moindre détail. Le réalisateur ignorait alors qu’il allait engendrer des émules car il avait conçu une variante du genre, à savoir le film de casse. En se reposant sur le roman de Lionel White, Stanley Kubrick se réappropria tous les codes élaborés par John Huston et les sublima. Clin d’œil volontaire pas, son interprète principal sera Sterling Hayden, le même comédien qui porta Quand la ville dort !

Belle au bois dormant ?

Le désir de Stanley Kubrick non avoué à l’époque était de repousser les limites d’un genre, en dépassant les travaux qui l’avaient précédé. Et la tâche n’était point aisée, puisqu’il lui fallait au moins égaler l’un des maîtres du cinéma hollywoodien. Néanmoins, la singularité du récit l’aidait grandement, notamment concernant le théâtre des opérations. Le lieu de l’action se situait non pas dans une banque ou une bijouterie, mais dans un hippodrome. L’écrivain puis Kubrick soulignaient que les flux monétaires occasionnés par les paris étaient colossaux pendant les courses. Ce postulat de départ fascinant inspirera sans doute le Logan Lucky de Steven Soderbergh.

En outre, il y a cette galerie de protagonistes portraiturée avec soin par le cinéaste, qui nous décrit des hommes et des femmes ordinaires, motivés par l’appât du gain pour des raisons souvent autres que la simple cupidité. Supervisés par Johnny Clay, ils forment un groupe détonnant ; pris à la gorge pour certains, espérant s’extirper d’un quotidien sordide pour d’autres, ils savent très bien que leur vie sera bouleversée à jamais en cas de succès. Leur chef, quant à lui, se transforme en joueur d’échecs, qui place habilement ses pièces et exécute ce coup, pour l’argent bien entendu, mais aussi car il en a les capacités !

Tous contre un

Le joueur d’échecs

Johnny Clay se mue en double de Stanley Kubrick. À l’instar du réalisateur, il orchestre un forfait inédit et spectaculaire avec minutie, à la manière d’un maniaque obsessionnelle. Il ne laisse rien au hasard et va jusqu’à demander quels menus changements ont été effectués récemment dans l’hippodrome. Il veut balayer le moindre grain de sable et distribue les rôles avec clairvoyance. Il a recruté chaque membre de son opération en raison de leur fonction cruciale, mais aussi de leur histoire. Aucun d’entre eux ne possède de passé criminel, ce contrairement à Quand la ville dort.

Stanley Kubrick présente des êtres piégés par leur infortune, leur solitude ou leur malchance. Hormis Marvin, tous sont mariés et connaissent des problèmes d’argent, que peut résoudre facilement ce braquage. Leurs couples sont fragilisés par la maladie ou tout simplement par l’absence d’opportunité. Or, en s’attardant sur chacun de ses protagonistes, Stanley Kubrick étire son exposition (près de deux tiers du film) pour mieux assaisonner sa conclusion dantesque. Tout comme pour Johnny Clay, les préparatifs prévalent sur l’exécution !

Recrutement

Les rouages de la machination ne doivent pas être négligés, qu’ils soient humains ou géographiques. Le choix des lieux est en effet tout aussi crucial ; l’emplacement pour se faufiler dans une zone interdite, pour dissimuler le butin ou pour obtenir une vue dégagée sur la cible répond à des critères précis, savamment étudiés. Cette recherche s’accorde de fait à l’exigence d’un metteur en scène en matière de maîtrise spatiale et temporelle.

Journal d’un braqueur

Bien avant Christopher Nolan, Stanley Kubrick, tout comme Tarkovski et après Yasujiro Ozu, était subjugué par l’aspect temporel au sein même de sa narration. Serge Daney n’expliquait-il pas qu’un film, c’est l’invention du temps. Et Kubrick applique cet adage avec maestria dans L’Ultime Razzia, matrice formelle de son art. Certes, la construction par flashbacks, qui déstabilise par ailleurs le spectateur, provient du roman.

Concertation

Toutefois, il emploie si naturellement cette méthode qu’on croirait qu’il avait amorcé l’idée quant à son utilisation pour le long-métrage. Ainsi, on navigue entre passé et présent, ce pour chaque protagoniste, avec en fond sonore, une voix-off décrivant les événements. Une façon pour le cinéaste de piéger un public peu conscient de ses motivations profondes. L’objectif ici est de démontrer à quel point chaque acte est prépondérant et obéit à des contraintes horaires spécifiques. Le moindre écart ruinerait tous les efforts consentis jusque-là.

À travers cet ersatz de journal intime qui raconte les faits et gestes de chacun, Kubrick déclenche un engrenage implacable, une mécanique sophistiquée qu’aucune force ne semble pouvoir enrayer. Les protagonistes luttent contre le temps et les ultimatums, s’évertuant à ne pas gaspiller les précieuses secondes accordées par la stratégie d’ensemble. Par conséquent, seule la défaillance de l’Homme était à même de gripper une action parfaite et de générer un ouragan dévastateur.

Femme fatale

Journal d’un braqueur

Chez Kubrick, l’Homme corrompt tout ce qu’il touche et participe activement à sa propre chute, quand ce n’est pas le destin qui le frappe. Tous les personnages de L’Ultime Razzia vont vaciller tour à tour, à commencer par Georges, épris d’une femme qui le rabaisse et prêt à tout pour obtenir son approbation. La première scène impliquant le couple est révélatrice et annonce la catastrophe finale. On devine dès ces instants que tout cela se terminera très mal, sans doute dans les effusions de sang. Kubrick prend un malin plaisir à humilier et supplicier l’époux cocufié par l’intermédiaire d’un dialogue tiré au couteau.

À partir de sa trahison, tout l’édifice se désagrège petit à petit, même si Johnny s’efforce de le consolider comme il peut. Quand il voit Marvin débarquer au bar de l’hippodrome, ivre, il comprend que tout risque de basculer d’un moment à l’autre. Soumis à ses caprices et à ses passions, l’Homme est incapable de se contrôler et entraîne généralement ses pairs dans le gouffre de la damnation. Bien sûr, il existe également une facette tragique derrière cet enfer pavé de mauvaises intentions.

Trahison

Stanley Kubrick réserve un sort terrible à ceux qui essaient de s’élever par truchement. Avant Barry Lyndon, Johnny est victime non pas de son ambition, mais des moyens dont il use dans le but de l’assouvir. Si le lutteur explique que la société impose aux individus de se terrer dans la médiocrité, il élude totalement le principe du mérite, un terme complètement ignoré par le gangster !

Le réalisateur souligne l’ingrédient prépondérant du genre qui habitera son œuvre : l’ambivalence morale. Avec L’Ultime Razzia, il passera d’ailleurs dans une autre dimension. À défaut de fédérer le public, le long-métrage suscitera un authentique engouement critique. Un mythe était né !

Film américain de Stanley Kubrick avec Sterling Hayden, Coleen Gray, Vince Cannon, Jay C. Flippen. Durée 1h24. 1956

François Verstraete

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