Russie, 2022. Gleb coulerait des jours paisibles avec son fils et sa femme Galina, si le contexte géopolitique tendu ne le contraignait à envoyer une partie de son personnel sur le front. Et son monde s’écroule définitivement quand il apprend que son épouse le trompe…
Après un après-midi dominical familial, un couple se prépare à se coucher. La femme s’apprête avec minutie ; elle se baigne, s’épile, applique de la crème sur ses jambes méticuleusement et se parfume, comme si elle planifiait un rendez-vous. Le mari, quant à lui, regarde le sport à la télévision tout en scrutant son téléphone portable. Une certaine indifférence se dégage de cette scène parfaitement maîtrisée. Cette séquence souligne l’érosion du désir, l’installation de la lassitude dans le quotidien et annonce la tragédie à venir.
Depuis plus de vingt ans, Andreï Zviaguintsez diagnostique les maux de sa Russie natale, passe au crible chaque strate sociale et n’épargne personne. Devenu la coqueluche d’une partie de la critique, il connut la consécration pour Leviathan, récompensé par l’Oscar du meilleur film étranger. Si on lui reconnaît volontiers une certaine exigence esthétique, on peut aussi lui reprocher l’usage de l’arsenal illustratif ostentatoire des auteurs contemporains. Voilà pourquoi, son dernier projet, Minotaure, suscitait espoirs et craintes.
Il se réapproprie en effet le drame fascinant de Claude Chabrol, La Femme adultère avec Michel Piccoli et Stéphane Audran. Or, le réalisateur français, à l’instar des confrères de son époque, adoptait une démarche contraire aux cinéastes de 2026, s’appuyant sur la litote et la suggestion. Une approche qui déstabilise aujourd’hui des spécialistes plus attirés par le maniérisme d’un Andreï Zviaguintsez. Cette approche a permis au Russe de décrocher le Grand Prix au dernier Festival de Cannes… mais pas de convaincre totalement les amoureux du style de Claude Chabrol.
Une question de contrôle
À l’occasion d’un dîner, trois couples exposent leur vision d’une relation ainsi que les difficultés rencontrées lors de la vie courante. Tous nantis, ils ne se préoccupent en aucun cas des soucis matériels, uniquement de leur confort. Placés à l’arrière-plan, Gleb et Galina observent et écoutent leurs amis, ne prenant pas part à la conversation. Ils éprouvent à leur égard, les mêmes sentiments qu’ils ont désormais l’un pour l’autre, cantonnés à leurs habitudes. Et quand une « intruse » fait irruption, le scandale affleure.
Sur bien des aspects, la force du long-métrage d’Andreï Zviaguintsez repose sur son introduction qui s’étire sur près de quarante-cinq minutes. Il portraiture, avec acuité, ses protagonistes, des individus privilégiés dans une société fracturée et en proie à la guerre. Surtout, il établit un troublant parallélisme entre deux conjoints, unis davantage par les obligations que par l’amour, obsédés tous deux par le contrôle. L’un est résolu à le conserver, l’autre à le reprendre. Et c’est dans cette analyse aride que le réalisateur excelle.
Gleb incarne la figure patriarcale russe typique. Il a réussi, parfait petit bourgeois qui se conforme à un système inique et impose ses volontés à son foyer. Il dirige tout, avec une main de fer, transmettant son regard à son fils, durant quelques secondes glaçantes. Et le subterfuge employé pour se soustraire aux obligations de la conscription caractérise sa personnalité ambigüe. Il est prêt à sacrifier des inconnus afin de préserver ses acquis. Pourtant, Andreï Zviaguintsez n’hésite pas à injecter un peu de nuance dans cette entreprise, habitée par une authentique ambivalence morale.
Quant à Galina, elle symbolise l’autre facette du miroir conjugal. Contrainte aux basses besognes, elle étouffe et puise de son adultère, l’aventure, le souffle romanesque auquel elle aspirait auparavant avec Gleb. Toutefois, au-delà de ses velléités légitimes, se dessine une certaine hypocrisie. Elle profite du confort et des avantages prodigués par la situation de son époux. Or son escapade idyllique n’engendrera finalement qu’une seule victime, l’infortuné amant.
Le crime était presque parfait…
Andreï Zviaguintsez applique la leçon de Claude Chabrol et suit à la lettre le scénario original. Sans déflorer l’intrigue, le point névralgique du long-métrage se dévoile quand Gleb rencontre enfin son rival. Tourné en temps réel, cette séquence se distingue par sa froideur et son cynisme. Le cinéaste renoue avec l’humour noir qui imprégnait le film de son modèle. Les deux hommes palabrent au départ sans aborder le sujet épineux, celui qui définit leur différend. Un café, des photos scabreuses font vaciller Gleb. Son interlocuteur lui offre de l’alcool ; un élément prépondérant en Russie, qui fédère et sépare. On en consomme pour célébrer, pour oublier ou ici pour tenir bon !
L’heure n’est plus aux festivités et la tragédie survient sans crier gare. Tout bascule tandis qu’Andreï Zviaguintsez continue de disséquer avec minutie les gestes et le comportement de son personnage, qui vient de céder à ses pulsions. On éprouve alors des difficultés à digérer les événements ; non pas en raison d’une quelconque approbation des actes du protagoniste par le metteur en scène, mais plutôt à cause d’un manque flagrant de crédibilité. La transition entre émotivité à fleur de peau et sang-froid ne s’avère pas naturelle. Andreï Zviaguintsez a beau se démener, la classe de Claude Chabrol et les qualités qui en découlent lui font, hélas, défaut.
Mais pas la mise en scène !
En effet, sans omettre ses efforts permanents, on doit reconnaître que le cinéaste se contente d’imiter, sans jamais trouver un équilibre formel qui lui permettrait d’insuffler une énergie singulière à son ensemble. De fait, il patauge, en dépit de sa direction artistique impeccable, qui n’occulte pas les carences inhérentes à sa méthode. Pire, il s’enfonce dans les stéréotypes et recourt aux pléonasmes. Pas la meilleure manière d’honorer Claude Chabrol qui ne versait jamais dans le sensationnalisme ou l’aridité artificielle.
Andreï Zviaguintsez surligne le travail de son aîné puis, la première heure passée, se complaît dans la littéralité. Les pauses de Gleb, songeant à son forfait, les pleurs de Galina, le renvoi aux photos ou à la boisson ne confèrent qu’une surface lisse à un long-métrage, dénué d’une âme propre. Et puis, il y a la greffe gênante de cette métaphore politique internationale, qui nuit à la cohérence ; hormis accoucher d’une conclusion attendue et percluse de poncifs, elle ne prodigue qu’une leçon dépourvue de toute subtilité. Les non-dits, qui alimentaient jadis la mécanique de Chabrol, se sont évanouis avec ces deux-heures vingt presque inutiles.
Par conséquent, on s’interroge sur la pertinence et sur l’audace d’une relecture sur le papier courageuse, mais loin d’être sincère. Andreï Zviaguintsez n’égale en rien les maîtres d’un passé révolu et ne comprend point les fondamentaux de l’art de Claude Chabrol. Décevant ou navrant ?
Film franco-russe d’Andreï Zviaguintsez avec Dimitriy Mazurov, Iris lebedeva, Varvara Chmykova. Durée 2h20. Sortie le 14 octobre 2026
François Verstraete
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