Juste après l’avènement de la République populaire de Chine, un groupe de rebelles tente de renverser des généraux véreux. À cette occasion, trois femmes vont nouer une amitié indéfectible malgré leurs objectifs divergents.

Une jeune femme, retenue et interrogée par la police locale, souffre le martyre. Ses geôliers la fouettent sans relâche, puis appliquent sur ses plaies béantes, du sable, accentuant de fait la douleur. Cette scène de torture atroce, insoutenable, renvoie à celle du long-métrage Les Larmes d’un héros de John Woo, le protégé de Tsui Hark. Surtout, elle rappelle que le réalisateur d’Il était une fois en Chine met régulièrement au supplice ses protagonistes depuis le vénéneux L’enfer des armes et bien avant The Blade.

Friand des empoignades à mains nues savamment orchestrées, le cinéaste saupoudre généralement son ensemble avec des bons mots. Facétieux, il emploie l’humour à bon escient, sans jamais négliger la gravité des enjeux. Sa formule lui a valu les faveurs du public hongkongais et de la critique. Stakhanoviste acharné, il accoucha d’une œuvre prolifique durant les années quatre-vingt, abordant au passage de multiples sujets, conscient notamment de la situation passée, présente et à venir en Chine. Et parmi les longs-métrages qui se sont penchés sur la question, on relève Peking Opera Blues.

La naissance d'un mouvement

Le film est considéré, à juste titre, comme un incunable en France, car invisible dans l’hexagone. Il témoigne de la polyvalence d’un auteur, apte à traiter d’un contexte brûlant, tout en appliquant la méthode qui fit sa gloire. Il s’attaqua donc aux prémices du régime maoïste, à travers un drôle d’ovni, entrelaçant composantes burlesques, opéra, intrigue d’espionnage et coups de pied bien placés.

La conspiration de l’espoir

Le cinéaste ancre son récit dans une période trouble, peu après l’avènement de la République populaire de Chine. L’instabilité qui régnait pendant plusieurs années est très bien retranscrite avec une première séquence anarchique à souhait. Entre bureaucrates zélés et fourbes et militaires corrompus, tout était à jeter ou presque. Chacun cherche une porte de sortie à sa situation, en s’enrichissant, de la manière la plus malhonnête qui soit. L’enchaînement rocambolesque de l’exposition témoigne du chaos ambiant et souligne l’égocentrisme général : un comble quand les valeurs holistiques du communisme ont été érigées en vertu cardinale dans le pays.

 

Les premières minutes sont un modèle d’efficacité en matière d’introduction de personnages. Les motivations sont affichées ostensiblement, tantôt de façon comique, tantôt de façon tragique. L’appât du gain, le sens du devoir et l’aspiration à un avenir meilleur sont autant d’ambitions qui s’entrechoquent lors d’une émeute, ponctuée par un drame. On ressent d’ores et déjà toute la détermination d’individus, engagés dans une quête éperdue, afin de décrocher un Graal inaccessible. Symbole de cette course vers l’impossible, Sheung convoite des diamants qu’elle n’obtiendra sans doute jamais.

Par l’intermédiaire d’une galerie de personnages iconoclastes, Tsui Hark dresse un constat accablant : jeunesse brisée et vieux briscards usés se disputent les restes d’une nation, censée se fédérer autour d’une idéologie politique salvatrice. Hélas, le réveil s’avère douloureux pour des habitants qui ont renversé un régime pour peu de changements favorables à l’arrivée. 

Divertissement osé

Toutes en scène

Bien entendu, au sein de cet environnement délétère, les femmes sont les premières victimes d’un système patriarcal inique. Raillées et contraintes aux basses besognes, elles sont le plus souvent considérées comme des citoyennes de seconde zone. Surtout, on les estime incapables d’égaler les hommes dans leurs activités, au point de les remplacer par la gent masculine pour les incarner au théâtre ou à l’opéra. Cette pratique d’un autre âge avait cours aussi en occident, sous l’Ancien Régime.

Tsao, Pai et Sheung doivent donc se frayer un chemin afin de prouver leur valeur, en luttant contre les préjugés. Si leurs intérêts divergent nettement, elles se rassemblent sous la bannière d’une résolution commune. Pourtant, sur certains aspects, elles ne se distinguent guère des membres du sexe opposé, au moment de sacrifier les éléments jugés indésirables qui leur barrent la route. Tsui Hark réfute tout manichéisme en mettant ses personnages face à leurs contradictions et leurs responsabilités. Certes, la dispute sororale ne brille pas par son originalité.

Une sororité à l'épreuve

Néanmoins, le réalisateur compense ces faiblesses par des revirements inattendus. L’ambivalence morale règne et les pleurs affleurent, quand un père et une fille comprennent que leurs intentions les ont séparées et que l’irréparable se produit. Tsui Hark affine ses qualités lyriques, celles qui seront louées dans Green Snakes et The lovers. D’ailleurs, le quasi-travestissement masculin de Tsao annonce celui de Chu dans The lovers.

Ballet sanglant

En abordant autant de pistes variées, le cinéaste aurait pu se disperser et diminuer la portée de son propos. Or, au lieu de diluer son ensemble, il le consolide autour d’un axe unique, celui d’un ballet opératique, spectacle qui réunit l’espace d’un temps, toutes les strates sociales, pauvres, dirigeants et forces de l’ordre. À cette occasion, Tsui Hark coordonne les uns et les autres à travers son alter ego à l’écran, metteur en scène également. La grâce aérienne affichée durant les représentations rejoint celle des joutes martiales que le réalisateur affectionne tant.

À l'écoute

Les empoignades à proprement parler sont rarissimes et témoignent surtout d’un déséquilibre flagrant : une poignée de rebelles idéalistes, la plupart du temps désarmés, se frottent avec hardiesse aux troupes adverses lourdement équipées. David ne peut en aucun battre Goliath et même la ruse n’est pas suffisante. Une once de désespoir vient sourdre bien que Tsui Hark préfère en rire à l’aide d’une séquence étourdissante. Un contrôle se transforme en jeu de cache-cache gigantesque. Un tour de force, caractéristique du long-métrage.

Peking Opera Blues rend un hommage vibrant aux artistes et résistants, grâce à un assemblage formel composite, qui doit aussi bien à la tragédie qu’au vaudeville. Une entreprise courageuse et audacieuse à (re)découvrir d’urgence.

Film hongkongais de Tsui Hark avec Brigitte Lin, Sally Yeh Chian-Wen, Mark Cheng. Durée 1h45. 1986. Date de reprise 21 octobre 2026

François Verstraete

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